23 février 2014

La leçon, d’Eugène Ionesco. Textes additifs de Thomas Bernhardt

Mise en scène : Jean-Pierre Brière, avec Marie Crouail, Karine Hughenin et David Stevens
Merci Monsieur le professeur de nous avoir avertis, nous avons compris - après nous être d’abord frotté les yeux - que Thomas s’invitait à ‘prologuer ‘ Eugène pour brouiller toutes les pistes et nous renvoyer à nos cartables. Sur le plateau il n’y en a pas ; seule une table bancale avec des piles vertigineuses de livres, de ceux dont on n’a pas le courage de se débarrasser quand on déménage (au propre autant qu’au figuré). Ionesco a déménagé beaucoup, de pays en pays, de langues en langues, de visions en visions, de résultats en anti-bilans. Remettez la vie là, on va la trier. Le professeur, à cour, dégoise et finit par ne plus savoir si deux et un ou l’inverse feraient… mais combien ? Notez que la table sera un passage obligé, surtout pour ceux qui se mettent à quatre pattes dessous, le temps de redevenir des êtres humains respectables et crédibles. Que dire de ses tiroirs ? Le texte redoutable parce qu’aussi ubuesque que surréaliste est servi par deux actrices à la présence confondante. Elles chantent à nous faire rêver tandis que le prof est ce comédien du genre comme il faut avec accent britannique en plus. Bien sûr tout va se dézinguer, l’élève est trop maline et peu récupérable par le vieux qui a mis ses lunettes pour tenter d’y voir, mais quoi ? Dites-le nous, tiroirs-traitres qui renfermez pour un temps des mystères redoutables. La domestique, alias la bonne du prof , fonctionne en pseudo-coulisses quand elle n’est plus à l’avant-scène. Nous autres qui avions tant aimé La Leçon au Théâtre de la Huchette le soir où nous nous étions trouvés assis à côté d’Eugène Ionesco, adorons cette fois-ci ce que vous découvrirez au Théâtre Essaïon, l’un des lieux inspirés de la capitale, même et surtout s’il n’y a que cent places et qu’il vous faudra réserver vite.
Théâtre Essaïon jusqu’au 29 mars, les jeudis, vendredis, samedis à 20 heures. Réservations : 01 42 78 46 42.

17 février 2014

La sanction, de Jean Barbier

Mise en scène Idriss Saint Martin, avec Diane de Segonzac, Christophe Poulain, Julien Tortora, Sabine Perraud, Jacques Chaillaux
Le titre vous a-t-il fait baisser les yeux ? Bien sûr quand elle est négative, et pourtant nécessaire quand il y a eu faute. Mais tout de même nous ne sommes plus des gamins à l’école risquant un coup de règle sur les doigts, un bonnet d’âne ou un envoi au coin. Vous avez tout faux, et d’abord nous ne vous raconterons pas ni ne vous résumerons la pièce qui a toutes les qualités d’un excellent film, ce qui est rare au théâtre, avouez-le. Tout se passe aux Etats-Unis d’Amérique il y a plusieurs dizaines d’années où deux malfrats ont jeté leur dévolu sur une vieille dame qu’ils vont cambrioler, parce que les vieux c’est tout juste bon à ça hein ? Mais ça se passe mal et l’un des deux gaillards est arrêté, jugé, incarcéré. Il sort de tôle avec une idée fixe : retrouver son complice et régler leurs comptes. Se venger peut-être mais de quoi au juste ? Peu importe le voilà sur sa route et nous dans un excellent mélo. Notez surtout que la vieille est jouée superbement par Diane de Segonzac, ce qui fait décoller la pièce et jubiler les spectateurs ; les autres comédiens sont tous étonnants et la mise en scène fignolée avec un changement de décor aussi total que rapide et ahurissant à la mi-temps. Vous en resterez bouche-bée et puis naviguerez au radar à la sortie de cet archipel où vous avez été si bien reçus, ce qui pour nous est plus que capital, surtout dans notre capitale! Merci à Idriss Saint Martin et son équipe pour ce spectacle, un de ceux que l’on souhaiterait revoir et surtout qu’il faut recommander aux amis.
Théâtre Archipel, 17 Boulevard de Strasbourg, tous les jours sauf dimanche et lundi à 21 heures. Réservations : 01 48 00 04 35.

15 février 2014

Le jour où je suis devenue une chanteuse black

De Carol Devismes et Thomas Le Douarec, mise en scène de Thomas Le Douarec, avec Lauri Lupi et Carole Devismes.
Le titre vous aurait-il intrigué ? Elle paraît à jardin sous une masse de cheveux clairs mais crépus. Sa robe moulante et plus que courte laisse admirer des jambes sexy. Mais elle en changera - de robe - comme elle changera de presque tout pour se transformer en monstre plus que sacré à la perruque gigantesque frôlant les cintres. Le pianiste, installé à cour derrière son instrument masqué par une image du genre portrait sommaire et colorié d’un Tapu-Maori, se cache derrière d’immenses lunettes noires cerclées de blanc (vous aviez dit black and white ?) Il est aveugle, mais ne vous inquiétez pas il ne tombera pas dans la fosse d’orchestre, d’abord parce qu’il n’y en a pas dans ce théâtre. Elle chante dans un anglais remarquable, forcément puisqu’elle est née en France face aux îles de notre ennemi héréditaire. Profs, emmenez vos élèves admirer deux remarquables comédiens-musiciens se lancer la balle dans une mise en scène rapide et facétieuse. Une fois encore on ne vous livrera pas la fin de l’aventure… au théâtre une histoire pareille ne peut pas avoir de fin et on ne vous révèlera pas que le pianiste qui chante en anglais tout aussi épatamment que sa partenaire, debout et une fois ses lunettes ôtées avoue ne surtout pas être noir. Tout a donc carambolé, mais c’était fait pour, et aux saluts vous avez une folle envie d’étreindre ces monstres sacrés - alias sacrés montres.
La Manufacture des Abbesses, mardi et mercredi à 21 heures, lundi à 19 heures 45. Réservations : 01 42 33 42 03.
Ce spectacle se donne jusqu’au 3 mai à des horaires différents. Surtout ne le manquez pas.

10 février 2014

Jeanne et Marguerite, texte de Valérie Péronnet avec Françoise Cadol

Mise en scène : Christophe Luthringer, compositeur musiques et son : Franck Gervais, éclairages : Thierry Alexandre, avec les voix de René Biche et d’Emmanuel Jacomy
La comédienne est assise derrière une table de bureau élémentaire pour travail raisonnable ; avec des gestes vifs elle feuillette un document et parle d’une voix légère. Elle raconte Eugène qu’une Marguerite attend car elle l’aime infiniment et James dont Jeanne est éperdue. Ces deux couples ont existé à une centaine d’années d’écart ponctuée par ces guerres plus ou moins mondiales ou autres. Notre lectrice sourit et sa voix gracieuse devient carrément aphrodisiaque. C’est celle d’une mentaliste, d’une hypnotiseuse avec un sens de l’humour ravageur parce que rare. Le texte proposé - lui aussi - est rare parce que parfaitement écrit ; quant à la mise en scène, surréaliste, elle est facétieuse. Ce qui se passe ou passe au-dessus de la tête de la biographe amoureuse de sa Jeanne (notez que sur l’affiche ce prénom est en lettres majuscules tandis que Marguerite ne l’est pas) autant que de sa Marguerite nous ravit au propre et au figuré. Françoise Cadol ouvre le tiroir de la table : s’en échappent telles des volées d’oiseaux rieurs des dizaines de feuilles blanches qui atterrissent sur les planches et dans la salle. Mais comment pourrait se terminer une pareille histoire? Elle ne se termine pas, même si… rideau ! Vous sortez du théâtre après avoir - sans vous en être rendus compte - serré les mains de vos voisins ravis. Vous reprenez le chemin (ou le métro) vous ramenant chez vous, et soudain vous vous rendez compte que la voix qui continue de vous hanter est celle de cette fée qui habite vos radios aimées et vous donne envie d’acheter ceci et de faire ou de tenter cela. Et vous souriez et souriez encore.
Théâtre La Bruyère, du mardi au samedi à 19 heures, réservations : 01 48 74 76 99.

07 février 2014

Les Enfants du Paradis, d’après le scénario de Jacques Prévert

Adaptation de Philippe Honoré.
Mise en scène Philippe Person avec Yann Bougeard, Florence Le Corre-Person, Philippe Person ou Pascal Thoreau, Sylvie Van Cleven ; décor : Vincent Blot ; lumières : Alexandre Dujardin ; costumes : Marion Robillard et Bédite Poupon-Joyeux.
C’était une gageure de faire atterrir sur des planches ce que Prévert avait dédié à un espace aussi intemporel qu’onirique: l’adaptateur en convient en toute modestie. Mais l’idée de le faire jouer au Lucernaire, théâtre estampillé d’art et d’essai, était la bonne. Car un certain humour décalé y règne et on sait que Prévert ne se prenait pas toujours au sérieux et qu’il a fallu que ses amis le contraignent à publier ce qui lui passait par la tête et le cœur à travers les mots. Il savait qu’enfants nous descendons du paradis sans avoir eu besoin d’escales. Deux comédiennes et deux comédiens sont tour à tour voire ensemble sur les planches, parfois assis. Ils assistent aux prestations de leurs confrères et consœurs, et tout décolle vite sous de modestes guirlandes. Les rideaux de fond bougent, de simples coffres genre 'de déménagement' s’ouvrent, parfois investis par l’un de nos quatre. Les mots débarquent, s’accostent, les personnages se rapprochent, s’interpellent, s’écoutent : tendres (elles) ou inquiets (eux, plutôt). Ils se répondent pourtant toujours et puis s’étreignent. Des effets dits ‘spéciaux’, des fumées qui mangent l’atmosphère du plateau et font tousser des spectateurs vaguement semi-allergiques ? Oui mais les comédiens n’ont pas à être modestes car leurs performances sont généreuses et tendres. Mentions spéciales pour toutes et tous et surtout pour… Nous ne dirons rien, à vous de jouer. Ce spectacle sera repris cet été au Festival-Off d’Avignon à l’excellent Théâtre des Carmes.
Lucernaire, Centre National d’art et d’essai, 53 rue Notre Dame des Champs, 75006 Paris. Du mardi au samedi à 20 heures et le dimanche à 15 heures. Réservations : 01 45 44 57 34.

06 février 2014

Comme un arbre penché

Un texte de Lilian Lloyd d’après une idée de Michel Leeb; mise en scène de Jean-Luc Tardieu.
Avec Francis Perrin, Gersende Perrin et Patrick Bentley.
Le titre vous a touché : soit un arbre, peut- être destiné à devenir centenaire mais qui aurait pris la tangente sous le coup d’un vent colérique. Au centre du plateau un lit d’hôpital sur lequel est allongé un homme dont nous ne verrons que les cheveux, et qui restera pieds devant. Son père et sa mère le prennent pour témoin ou à témoin de ce qu’ils ont vécu ensemble. Telle est la si bonne idée de Michel Leeb. Notez que la pièce n’est surtout pas un règlement de comptes peu supportable, non plus qu’une scène de ménage, mais vous sortirez du théâtre émus tant Francis Perrin et sa partenaire Gersende Perrin se donnent à fond dans ce TLB qui a hébergé tant de pièces dites ‘de boulevard’ qu’on se serait attendu à en aimer une de plus. Tout a été bien ficelé et les comédiens sont remarquablement impliqués.
Théâtre La Bruyère, du mardi au samedi à 21 heures, matinée le samedi à 15 heures. Réservations : 01 48 74 76 99.