28 mars 2014

Femme non-rééducable, de Stefano Massini

Mise en scène Arnaud Meunier, avec Anne Alvaro, Régis Royer, Régis Huby.
Elle sera morte à la toute fin, la comédienne aura rejoint la coulisse après envois de fumigations : la fumée est-elle un symbole autant qu’une bénédiction ? Le théâtre de l’Atelier, lieu mythique dans ce quartier qui l’est tellement, a une programmation remarquable. Dans une mise en scène minimaliste Anne Alvaro y devient Anna Politikovskaïa, journaliste intègre et jusqu’auboutiste à la silhouette et à la chevelure de madone et voix parfois presque cassée ou meurtrie, assez troublante. Anna ne fait aucune concession à personne, et poursuit un Poutine haï ou seulement méprisé, qui a maudit et voué à la disparation le peuple tchétchène rappelant cet Adolf H. qui voulait éliminer de la planète un peuple ou une ‘race’ à laquelle sa mère appartenait probablement. Trois chaises métalliques, un écran en hauteur, mince, rectangulaire et des lumières sourdes. Un excellent violoniste presque toujours derrière la toile. Fermez les yeux et appuyez votre visage sur ces si jolies têtes de fauteuils, véritables œuvres d’art. Vous vous retrouvez place Charles Dullin plus ému encore que d’habitude.
Théâtre de l’Atelier, du mardi au samedi à 19 heures. Réservations : 01 46 06 49 24.

22 mars 2014

Changer constamment en lumière et en flamme

Textes de Michel Onfray
Adaptation Dominique Paquet, mise en scène Patrick Simon assisté de Guillaume Tarbouriech, scénographie : Goury, lumières Cyril Hamès, avec Tomas Cousseau.
Touchants, ces textes nous rendent pourtant de plus en plus perplexes : bien sûr Onfray « parle » mais surtout il avoue qu’il «dit» et raconte comme cela se fait chez un indispensable ‘psy’. Soit : mon père, ma mère et très vite ces problèmes de santé que je dois à quoi et à qui ? Et puis mon parcours intellectuel brillant (thème récurrent) et ce bac obtenu à 17 ans, les auteurs anciens grecs et latins qui sont mes vrais parents. Sur la petite scène du studio des Artistic Athévains notre comédien en chemise et pantalon noirs évolue encadré par des barres métalliques qui suggèrent une vraie-fausse cage dont il peut sortir en les enjambant, ce qu’il ne fait que rarement. On aimerait les voir disparaître une bonne fois pour toutes mais vous comprenez vite que ce ne sera pas possible. Côté jardin, dans la salle vous lorgnez vite la porte de secours. La voix forte du comédien résonne, elle est métallique et ses consonnes claquent. La structure qui le coince monte, descend, se tord encore et encore. Le voilà au sol, allongé ou re-debout appuyé élégamment sur ses barreaux de métal et l’aire perplexe. Nous avouons l’être devenus ou l’être autant que lui, voire plus encore. Miracle : les barrières après être tombées à ses pieds filent vers les cintres et cela pour de bon. Ouf et amen : nous voilà désempêtrés et c’est une vraie libération. Compliments à l’équipe technique et au jeune homme au sourire moqueur qui manipule ces tiges. Nous sommes dans la rue, perplexes, et notre compagnon l’est tout autant : sommes-nous vraiment libérés et avons-nous vraiment assisté à une pièce de théâtre ?
Théâtre Artistic Athévains, jusqu’au 8 avril : mardi, vendredi à 19 heures, mercredi, jeudi à 21 heures, samedi à 18 heures, dimanche à 17 heures. Réservations : 01 43 56 38 32.

21 mars 2014

Une petite fille privilégiée, de Francine Christophe

Mise en scène de Philippe Hottier, scénographie et créations lumière Pierre Wendels, création sonore Claude Villères
Francine Christophe est née en 1933, Anne Frank en 1929. Ces deux ‘petites’ puis ‘jeunes’ filles d’origine et de culture juives nous disent ce que le Dieu de leurs prières a attendu d’elles. Parce que Francine a pour père un officier de l’armée française, elle sortira des camps de la mort, mais dans quel état ! Anne Frank, si tendrement protégée par ses parents y a perdu la vie d’ici-bas. Mais les deux surdouées ont écrit, et leurs journaux intimes sont des hymnes à la joie. Francine aime la vie follement mais intelligemment ; elle la traverse, la parcourt, court, lui met le grappin dessus comme si elle lui avait fait ’coucou’ et joué à colin-maillard avec elle. Son Dieu lui donne la possibilité d’aimer ce qu’elle voit à chaque seconde, de découvrir ceux qui l’entourent, même s’ils lui veulent du mal. Mais le mal, mais le bien ? Réponse : des trains, des trains, encore des trains et Bergen-Belsen. Et puis 1945, et les sauveurs russes. On oublie les amas de cadavres, leur odeur, les poux et les têtes rasées, qui faisaient prendre un monsieur pour une vieille dame ou l’inverse, et puis tout le reste, tant le texte est servi par une comédienne exceptionnelle. Fagotée dans une robe intemporelle de bonniche, trainant derrière elle un tabouret minable, elle évolue sur un plateau vide, la toile de fond est grisâtre et parfaitement navrante. Mais l’amour de la vie de son personnage l’irradie en permanence et nous prend en otages. A 12 ans l’auteur a retrouvé la France. Aujourd’hui arrière-grand-mère, elle ne cesse de témoigner. Pour nous autres qui vivons dans un monde si blasé et en demi-teinte, ayant perdu le sens du temps et des vrais repères, elle devient une bénédiction.
Théâtre du Lucernaire jusqu’au 26 avril, du mardi au samedi à 18h30. Réservations : 01 45 44 57 34.

17 mars 2014

Un obus dans le cœur, de Wajdji Mouawad

Avec Grégori Baquet, mise en scène Catherine Cohen, scénographie et vidéo Huma Rosentalski, lumières Philippe Lacombe, création sonore Sylvain Jacques
Le titre est explosif et on sait gré à l’auteur de nous avertir : nous allons souffrir infiniment comme a souffert ce post-adolescent de 17 ans quand il a compris que sa mère allait disparaître, soit ‘passer l’armer à gauche’ ou ‘de l’autre côté d’un certain miroir’. Ce qu’il considère d’abord comme une désertion va faire de lui un pré-adulte même s’il conserve ses ‘tics’ et réflexes de révolté, ces jurons libératoires et autres façons d’éructer. Vous avez eu des camarades de classe qui se mettaient à remonter les bretelles d’un prof au propre autant qu’au figuré quand ça « n’allait pas à la maison ». Mais la maison de Wajdji qui, du Canada à la Loire Atlantique ou même à la Savoie, ne trouve la sienne que quand il vous émeut, restera ouverte. La mise en scène et la scénographie sont aussi perturbantes que vous pouviez le souhaiter, mais surtout poétiques, astucieuses et plus que minutieuses. Grégori a d’abord et surtout des allures et le ‘look’ d’un prof de gym, le seul qu’admire un collégien devenu lycéen, ou alors du pompier que son frère cadet veut devenir. De plus en plus de ficelages scéniques, d’astuces, d’images, de lumières étranges ; de traversées du plateau que le comédien renouvelle ; et ce duo de chaises plastique comme soudées avec un mini- tabouret genre raccord pour que ça prenne parfois une allure de lit pour… Votre vrai-faux-petit Grégori les renverse, les transgresse : vous pouffez de rire et d’admiration. Merci Madame Catherine C. Mais pourquoi le soir où nous sommes allés découvrir cet obus, les spectateurs conviés à rencontrer leur homme et ‘échanger’ avec lui, sont-ils sortis par la porte que l’on dirait ‘de service’ de ces Déchargeurs ? La décharge aurait-elle été trop forte ?
Théâtre Les Déchargeurs, du mardi au samedi à 19h30, jusqu’au 12 avril. Réservations : 01 42 36 00 50 et 08 92 68 36 22.

05 mars 2014

Chat en poche, de Georges Feydeau.

Mise en scène Anne-Marie Lazarini
Avec Jacques Bondoux, Cédric Colas, Giulia Delinen, David Fernandez, Frédérique Lazarini, Sylvie Pascaud, Dimitri Radochevitch
D’emblée ça bascule puisque le plancher est de guingois et tout le reste à l’avenant. Soit un parti-pris tordant. Ravissants fauteuils cocasses aux couleurs du genre de celles que choisissent des gamins maniant leurs premiers crayons de couleur, mais aussi cette table aux pieds style Louis XV ou même Louis XVI pour conférence au Palais de l’Elysée. Des portes de sortie subreptices à la dizaine qui font que les personnages peuvent être là sans y être, et entendre ce qui ne leur est pas forcément destiné. Itou quant aux fausses-portes qui vous font passer à l’arrière-arrière-plan, dans la coulisse où tout se trame. La trame de la pièce ? Y en a-t-il une, et est-ce vraiment une pièce ou un simple capharnaüm de sketches délirants ? Drôleries et entourloupes, mais de bons comédiens au service d’un texte-prétexte du genre festival de canulars… quant aux canards il y en a au moins un sur la scène, vrai-faux, comme tout le reste.
Théâtre Artistic Athévains : mardi, vendredi, samedi à 20h 30, mercredi et jeudi à 19 heures, samedi à 16 heures, dimanche à 15 heures. Rencontre avec l’équipe artistique le 10 avril à l’issue de la représentation. Réservations : 01 43 56 38 32.

03 mars 2014

On faisait rire les mouches, de Sergio Longobardi

Avec sur scène Sergio Longobardi et Michael Nick
Seule « La Bohème » qu’habite l’esprit depuis tant d’années pouvait revendiquer une partition aussi veloutée que succulente. Notez que cette petite salle des Déchargeurs accueille chaque semaine des passionnés de poésie et qu’elle devient alors « Cave à poèmes ». Cette fois-ci elle est le lieu des confidences d’un fils à son géniteur. Elles coupent le souffle et les mouches peuvent pulluler en volant et rigolant. Le comédien, plus qu’expressif et charnel, et qui aurait inventé la commedia dell’arte si on le lui avait demandé, fait mine de jouer d’un instrument à vent. Son accent italien très prononcé nous enverrait dans les cintres ; quant au musicien jeune et beau, il joue angéliquement de ses instruments à archets, petits et grands. Et puis tous deux chantent à pleins poumons. Un grand écran s’allume : un respectable grand-père s’y raconte dans la langue de Pirandello. Et puis ça repart parce que « clown est un métier », et que « nous sommes artisans du rire ». Des effets qu’on pourrait qualifier de spéciaux sont souvent plus que bienvenus. Et une voix d’enfant nous ravit. Celle de Sergio nous trouble et celle de Michael en fait tout autant. Ce spectacle est un cadeau. Il se donne à 19 h 30 le mercredi, ce jour où vous pourrez y accompagner votre gamin et votre gamine. Ne vous étonnez pas si en sortant de ces Déchargeurs il ou elle vous dit « j’aime le théâtre et puis c’est décidé je veux devenir acteur (actrice) ». Bien joué puisque nous citons : « Papa ne voulait pas que je fasse du théâtre, pour lui ce n’est pas un travail. Ça peut être un passe-temps… quand on a de l’argent ». A qui donner une petite fessée alors ?
Théâtre Les Déchargeurs, à 19 h30 le mercredi. Jusqu’au 16 avril. Réservation : 01 42 36 00 50.