28 mai 2014

La Signature, de Monique Lancel

Mise en scène d’Edith Garraud, avec Jean-Luc Jeener, Pauline Mandroux et Lisa Sans
Armand Pradelle est un auteur reconnu venant de recevoir un Prix Goncourt et d’être convié à une signature dans une bibliothèque municipale de la banlieue parisienne ou d’une province très proche. Homme ponctuel parce que rationnel et honnête, il arpente le lieu où ses livres vont être déposés sur une table pour séduire lecteurs éventuels et admirateurs pré-programmés. Deux femmes sont responsables de tout, une jeune (Cécile) qui est l’employée d’une plus mûre (Margaux) qui lui donne ordre sur ordre et la traite comme une nulle, voire une bonniche. L’écrivain ne voyant rien ni personne venir les interroge, les confesse presque. L’une après l’autre, elles se soumettent à l’interrogatoire : Margaux, auto-satisfaite et peu affectée par l’échec de la démarche qu’elle ne peut pas mener à bien, mais qui ne se sent pas responsable de ce ratage, et Cécile qui se révèle être une véritable admiratrice, peut-être plus encore de Pradelle lui-même dont elle a lu tous les livres, ce qui le touche voire le trouble mais le rend fier de lui. Logique, somme toute. Les comédiens vont de la table basse à jardin, où sont installés des verres à l’autre, à cour, simple table où sont déposés les volumes. Que va-t-il se passer et comment tout cela pourrait-il se terminer ? A vrai dire nous sommes tellement fascinés par le trio de comédiens que la fin nous importe peu. Pauline Mandroux est une Cécile faussement ingénue mais attendrissante que nous avons souvent vue dans d’excellentes pièce classiques ou non. Lisa Sans, grande et plutôt sophistiquée, à la voix retentissante est Margaux. Jean-Luc Jeener, traverse la scène, va de l’une à l’autre : son allure est rapide (forcément : un dernier train sauveur doit le ramener dans la capitale). Il est plus fascinant encore que d’habitude.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre des Grands chefs d’œuvre du théâtre. Prochaines dates et réservations : 01 47 70 32 75.

24 mai 2014

Le cavalier seul, de Jacques Audiberti

Nouvelle mise en scène de Marcel Maréchal, avec Marina Vlady, Marcel Maréchal, Emmanuel Dechartre, Antony Cochin, Michel Demiautte, Mathias Maréchal, Céline Martin Sisteron, Julia Peres, Henry Valette.
Un fauteuil en plastique blanc et résolument moche, une toile de fond peinturlurée qu’on aurait pu récupérer dans un de ces ateliers d’artistes bobo et montmartrois où des jeunes femmes aux visages fermés faisant mine de… s’initient à la peinture et en font d’abord trois tonnes signant leurs œuvres en caractères gros comme ça. Tout peut commencer à basculer dans la dérision et l’absurdisme. Déboulent alors les comédiens, à commencer par Marina Vlady souverainement superbe dans sa robe moyenâgeuse et Marcel Maréchal son époux également en costume d’époque, puis le solide Emmanuel Dechartre et enfin six camarades. Deux d’entre eux dansent aussi voluptueusement que classiquement, d’autres font irruption, armes à la main : ça va tanguer. Ils roulent les mécaniques, brandissent des armes, parlent faux avec des accents plus qu’étrangers. L’absurde est la règle, Dieu soit loué puisque Dieu est également ce cavalier seul mais descendu de son cheval lequel n’a peut-être jamais existé : une selle est déposée avec mépris sur le plateau côté jardin. Théâtre du plus-qu’absurde, mais non pas forcément autiste. Puisque « y a d’la joie… bonjour bonjour (qui déjà ?) par-dessus les toits »… « Quat quat » ! Mais redisons que les comédiens sont délicieusement bons et heureux d’être sur scène. Et nous dans la salle.
Théâtre 14 jusqu’au 5 juillet. Représentations : mardi, vendredi, samedi à 20h30, mercredi, jeudi à 19 heures, en matinée samedi à 16 heures. Réservations : 01 45 45 49 77.

20 mai 2014

Maman revient pauvre orphelin

De Jean-Claude Grumberg, mise en scène de Stéphanie Valensi, avec Marc Bernard, Marc-Henri Boisse, Guillaume Londez, Boris Winter au violon.
Le titre est rassurant, et puis c’est du super Grumberg un amant de la langue française. Miraculeusement court, oui, mais diaboliquement aimable avec au départ des mots toqués se cognant, voire loufoques : c’est ainsi que démarre notre Grumberg-ci. Mais les lumières sont celles de nos mauvais rêves. La voix off reprécise ce qu’a été l’existence de ce Grumberg-là. Suivent les confessions de l’homme dont la vie a été rognée au départ puisqu’il est né quand il ne fallait pas, dans le pays qu’il ne fallait pas, de parents qu’il n’aurait surtout pas fallu avoir… destinés aux camps de concentration. Notez que l’auteur s’est confié à nous en voix off dans une de ces pénombres qu’il aime. Un homme au centre du plateau, assis sur une chaise, vêtu d’un vrai-faux pyjama alias uniforme de prisonnier pour camp ; à sa droite un monsieur très comme il faut vient et revient, sa voix est grave donc rassurante. Est-ce un médecin ou un psy-quelque chose ? A la gauche de l’homme assis, une dame en noir et un peu triste lui explique et ré-explique toujours tout : d’où il vient et surtout ne vient pas, le fils minimaliste qu’il a été et risque de rester. Et toujours ce texte à la limite du cocasse, mais qui ne permet pas à l’homme pieds nus assis sur sa chaise de se lever et de venir vers nous, tant il est « oui Maman, mais… ». Il ne le fera qu’à la toute fin avant que le rideau (qui n’existe pas) se ferme. Alors, très maladroitement, il se sera mis debout, mais prêt à basculer en avant. Maman, au secours ! Le secouriste c’est ce violoniste visible ou semi-caché dans le noir, qui joue divinement bien de son instrument et éclaire tout.
Lucernaire, Théâtre Rouge, du mardi au samedi à 18h30, jusqu’au 21 juin. Réservations : 01 45 44 57 34

15 mai 2014

Concerto en cuisine

Ludo Cabosse, Emmanuelle Dufaure, Céline Roux
Mise en scène Céline Roux, Nathalie Izza ; scénographie Catherine Dufaure ; lumières Mehdi Izza ; musiques Ludo Cabosse.
Comment conjuguer une nourriture indispensable et la musique qui l’est probablement tout autant ? Le musicien au centre du plateau est grand jeune et beau, il maîtrise joliment des instruments qu’il caresse, cependant que deux jeunes comédiennes hyper-sexy ressemblant à celles qui officient dans les publicités dévastatrices de la télévision vont et viennent derrière des éléments scéniques ressemblant à des plaques chauffantes montées sur roulettes. Les plaques sont systématiquement trimballées de jardin à cour par ces redoutables cuisinières, comprenez manipulatrices; mais au-dessous de ces gros objets trimbalés il y a des tissus jolis, cocasses et réversibles. Ça tourne et re-retourne, on tombe de la scène sur les pieds des spectateurs du premier rang, et l’homme joue imperturbablement. Ça devrait vous mettre de plus en plus l’eau à la bouche… et à la fin vous aurez droit à la promesse d’une tarte au citron. C’est un brin racoleur, surtout rocambolesque et bien sûr inracontable. Mais comme disait Brillat-Savarin : « Dis-moi ce que tu manges, et je te dirai qui tu es. » Et comme toujours aux Déchargeurs, ça vous donnera de salutaires décharges.
Théâtre Les Déchargeurs, les lundis à 19h30, jusqu’au 7 juillet. Réservations : 01 42 36 00 50.

07 mai 2014

Mobilisations

Mise en scène de Raymond Acquaviva, avec Gaëtan Ariot, Louise Corczeketten, Brice Guimar, Margaux Laplace, Philippe Martinot, Arnaud Moronenko, Fabien Rasplus, Fabio Rich, Ghita Serraj, Lani Sogoyou
Le titre fait frissonner : la liberté des citoyens serait-elle remise en question, doit-on redevenir avant tout patriote, serrer dans ses bras femme et enfants, endosser l’uniforme et empoigner l’arme qui devra être fatale à l’autre qui n’a pas eu le bon goût de naître de ce côté-ci de la frontière ? Le titre est pluriel, à en devenir ravageur. Donc remontez le temps pour admirer vos arrière-grands-pères et relire ce qu’ils ont écrit. Ces arrières-là, Acquaviva a décidé de nous les offrir superbement puisqu’il a choisi de faire dire, déclamer, jouer les textes des écrivains et poètes les plus exigeants, les plus preneurs de risques mais aussi les plus tendres du siècle dernier, ces Péguy, Claudel, Apollinaire, Queneau, Aragon et leurs frères. Sur le plateau cela nous offre cinq comédiens et cinq comédiennes, jeunes, beaux, drôles, gais mais aussi mélancoliques et troublés, donc troublants, à la voix voilée quand il le faut. Mais derrière le rideau de fond, fantomatiques mais tellement attentifs et présents quatre musiciens et une musicienne sont mobilisés. Bien sûr il y aura des ‘effets spéciaux’ du genre de cette fumée agaçante, cette « pchchchchchchchch… » : retranchez-vous ! Mais comment vous dire combien nous avons apprécié ou plutôt adoré ce spectacle dont, bien sûr, on n’aurait pas aimé qu’il ait une fin, si ce n’est pour pouvoir nous déchaîner nous aussi en applaudissant à tout rompre l’équipe maline et leur patron.
Théâtre des Béliers Parisiens, le lundi à 21 heures, réservations : 01 42 62 35 00.

02 mai 2014

Lorenzaccio, d’Alfred de Musset

Vous avez étudié la pièce au lycée, vous y abordiez alors une période dite romantique, et vous êtes tombés plus qu’amoureux de cet attendrissant ex-gamin du genre collégien révolté contre la morgue, la cruauté et l’indifférence des profs (pardon : ces princes) et de tant d’autres hommes de pouvoir qui piétinent tout sans jamais être rappelés à aucun ordre. Ils finissent par se faire supprimer : tout va si vite à cette époque. Vous aviez noté aussi que la pièce a été jouée en son temps par Sarah Bernhardt dans le rôle-titre. Au Nord-Ouest vous serez subjugués par ce Valentin Terrer qui est Lorenzo avec violence, subtilité, autorité, grâce et donne l’impression d’inventer sa partition, ce qui est le privilège des comédiens « habités ». Tous ses partenaires le sont aussi et le metteur en scène au rôle-phare également. La mise en scène fascine car le plateau de la salle réduit les déplacements et favorise ce qui se passe dans les coulisses : soit rumeurs et bruits. Tout dans la scénographie est charnel, intelligent, astucieux et pendant les nombreux noirs la troupe déménage les coffres qui, assemblés, deviennent des lits où les comédiennes et leurs partenaires sont d’une sensualité touchante. Mention spéciale pour ces rideaux dont une paire blanche et l’autre noire masquent les deux portes minces et symboliques qui séparent un monde réel de son indispensable coulisse où tout peut toujours et encore se tramer… jusqu’à ce que… Tout est réglé au presque millimètre et une musique tendre romantise un parcours qui sans elle serait d’une cruauté peu envisageable. N’envisagez rien : allez aimer et admirer Nicolas, Valentin et leur quinzaine de partenaires au TNO, lieu où tout est étrange, donc possible.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 11 juin. Dates et réservations : 01 47 70 32 75.