29 juin 2014

Histoires d’hommes, de Xavier Durringer



Mise en scène de Christophe Luthringer, avec Magali Grois, Pauline Devinat et Aude Kerivel.

Le metteur en scène est amoureux de son équipe, ce trio de comédiennes - danseuses – chanteuses suaves (a cappella s’il vous plait) qu’il fait évoluer sous des lumières rouges ou vertes et finalement blanches. Les jeunes femmes ont droit à trois chaises qu’elles manipulent, retournent ou chevauchent à l’envers, comme le font certains quand ils regardent un match de foot à la télé. L’une d’elles se déshabille presque, mais dos au public pour se rhabiller presto face à nous autres, tant pis : il n’y aura pas de strip-tease. Une autre s’est débarrassée de ses bigoudis pour grand-mères de bon aloi quoiqu’un peu farfelue. La troisième se coiffe et décoiffe la tête de perruques  excentriques. Et ça chante, elles dansent et cavalcadent. Ce que ces jolies disent est du genre : « un homme, une femme, bon, ouais, ça passera, ne vous inquiétez pas et ça repassera ; c’est comme ça ». L’une d’elles a probablement un polichinelle dans le tiroir, mais qu’est-ce que cela changerait pour elle et pour celui ou celle qu’elle mettra au monde, ce monde où faire ‘crac-crac’ avec un partenaire est comme être parti pour l’école le matin avec un cartable trop lourd. L’auteur aussi lucide qu’intelligent serait-il né plus que désabusé comme tant de gens brillants de sa génération ? Affaire à suivre, mais c’est un peu duraille, convenez-en Monsieur Durringer.

Théâtre Lucernaire jusqu’au 6 septembre, dates et réservations : 01 45 44 57 34.

21 juin 2014

Le Mariage, de Jean-Luc Jeener


Avec Jean-Luc Jeener, Salomé Mandelli et Marion Rony
Mise en scène de Pascal Guignard Cordelier
Jean-Luc Jeener est directeur de théâtre, auteur, acteur, chroniqueur et critique pour des revues et des journaux de grande notoriété. Et Il accepte d’être interviewé par des radios dites engagées car il l’est lui-même, et cela s’entend et se voit dès qu’il pose les pieds sur scène. Cette fois cela a lieu dans l’étonnante salle Economidès du TNO à l’allure de cave à faire vieillir des vins prometteurs de jouissances terrestres. Mais Jeener est aussi un catholique militant persuadé que nous fils et filles de Jésus lui devons tout. Sur la scène qu’il arpente souvent rageusement il hurle, éructe puis reprend sa voix de confesseur ou professeur enjôleur : sa fille Claire, gracieuse en jupe dévoilant de jolis mollets, vient d’arriver flanquée d’une grande Suzanne en chemisier et pantalon pour sportive allure "battante". Étudiante en psychologie sociale, elle est le prototype de la femme dite libérée. Sarcastique, elle rit, dents carnassières et contredit son beau-père espéré. Sa Claire chérie essaie de renouer avec un père qui l’aime autant qu’elle l’aime, mais qu’est-ce qu’aimer quand cela ne passe pas aussi ou d’abord par des effusions ? La mise en scène et les déplacements sont minimalistes : il le fallait pour ce qui est surtout une succession de joutes oratoires. Le père de Claire va d’un fauteuil en velours à jardin à son jumeau à cour. Au centre un canapé tout aussi accueillant, une  table et une bouteille de champagne apportée par « les fiancées » qui sera ouverte par l’homme exaspéré mais dont c’est le rôle. Claire et Suzanne décident plusieurs fois de partir puisque le père ne veut rien entendre : pour lui le mariage veut dire un homme et une femme, puis des enfants. Au passage un certain François Hollande cité par l’auteur est bien cet homme sans convictions vraies qu’il n’aurait certainement pas fallu mettre à la barre. Les fiancées aussi dépitées qu’excédées ayant tenté plusieurs fois de partir finissent par le faire. Tout a été dit… et si bien qu’on a l’impression que tous trois ont inventé leur texte, juste et percutant, qui vous réjouira.
Théâtre du Nord-Ouest jusqu’à la fin juin, reprise à la saison suivante, voir programme et réservations : 01 47 70 32 75.

19 juin 2014

Lacenaire, faire de sa vie une œuvre

De Yvon Bregeon et Franck Desmedt
Avec Frédéric Kneip et Franck Desmedt ou Yvon Martin, mise en scène de Franck Desmedt
Quel théâtre autre que La Huchette aurait pu accueillir cette pièce au texte et à la trame décapants qui refont surgir un personnage mythique et plus que déboussolant. Vous avez dit Pierre-François Lacenaire au prénom double et tellement bon chrétien. Fils d’une famille forcément nombreuse, il sera guillotiné à trente-trois ans. Ne pas faire de commentaires déplacés. Il s’est voulu homme ou plutôt humain hors normes qui aura tout fait, tout tenté, tout vu et tout défait. L’homme a voyagé pour se découvrir, d’où un parcours du combattant du genre croisade à l’envers ou même à l’enfer. Ce P.F.L. "Prestigieux Fou à Lier" a inspiré nombre de romanciers de son époque dont Mérimée. Sur la scène ils ne sont que deux, mais Prosper est bel et bien là. Que dire des éléments de décor, ces caisses empilées, désempilées à vous en donner un nécessaire tournis quand elles n’atteindront plus que Lui ou son partenaire qui leur monteront alors dessus ? Lacenaire est mort au bout de son rouleau à lui. « J’arrive à la mort par une mauvaise route, j’y monte par un escalier ». La pièce qui commence lentement est vite d’une intelligence à vous couper le souffle. « Oh ! Gardez-moi quelque place dans votre souvenir… » Ça sera fait, Monsieur le monstre.
Théâtre de La Huchette, du mardi au samedi à 21 heures. Réservations : 01 43 26 31 99.

16 juin 2014

Mes prix littéraires, de Thomas Bernhard

Traduit de l’allemand par Daniel Mirsky, mise en scène et scénographie : Olivier Martinaud, avec Laurent Sauvage et Olivier Martinaud
Gageure ou performance, ces termes excessifs ne le sont pas cette fois-ci tant ils sont devenus amis intimes. Rarement nous a été offert un spectacle si court où deux comédiens seuls en scène restent l’un après l’autre au centre parfait du plateau sans éléments de décor non plus qu’ accessoires, tous deux pourtant si différents et si complémentaires ; mis à part le précédent épisode au même titre et dont l’étonnant Claude Aufaure est à l’origine. Thomas Bernhard est un personnage fascinant, un révolté attendrissant et un écrivain pour qui chaque mot compte autant que le souffle qui lui aura manqué, lui pour qui chaque seconde d’une vie plus que fragile a compté. Donc que valent et à quoi servent les prix littéraires si ce n’est à cirer les bottes d’auteurs qui en éprouvent un besoin ressemblant à un prurit ? Bien sûr les prix sont accompagnés de subsides dont les artistes ont tant besoin puisqu’ ils ne sont pas subventionnés et qu’ils n’ont plus pour mécènes ces princes ou empereurs éclairés à la cour desquels ils pouvaient vivre. L’humour corrosif de Bernhard soulage et rend percutante et vengeresse cette dénonciation de la lâcheté proverbiale des gens décrétés « de très grand talent » encensés en permanence, et sans lesquels… bla-bla-bla. Nous sommes sortis du Lucernaire, il faisait nuit, mais le ciel était bleu-bleu-bleu. Danke !
Lucernaire, jusqu’au 5 juillet, du mardi au samedi à 19heures, réservations : 01 45 44 57 34.