26 septembre 2014

Gouttes d’eau sur pierres brûlantes

De Rainer Werner Fassbinder, mise en scène Hugo Bardin
Avec Antoine Chalon et Alexis Gillot (en alternance), Marie Petiot, Emmanuel Rehbinder, Kamelya Stoeva
Ecrites pour le théâtre, puis devenues un film, ces gouttes se donnent cet automne au théâtre de Belleville à la programmation détonante cette fois-ci encore. Conçue à 19 ans par un jeune homme perturbé, c’est l’histoire d’un pervers narcissique. Comme on le sait, ce genre de personnes est un être rarement généreux et neuf fois sur dix nuisible parce que méchant. Son désir est d’abord de semer le désordre dans la vie de ceux et celles qui l’entourent et qui ne peuvent s’empêcher cependant d’être subjugués tant le manipulateur est redoutable et, osons le mot, satanique. L’auteur a dit de sa pièce qu’elle était « pseudo-tragique » mais pour nous elle est un foutoir - pardonnez-nous l’expression - au propre autant qu’au figuré. Sur le plateau, des escaliers et tout ce qu’il faut pour y ranger dessous, voire enfourner ses rêves dans des placards moches mais malins. A jardin, une sorte d’escalier en bois et en biais, du genre ‘visez l’Everest’ avec un mini-oreiller au sommet, mais il s’y passera beaucoup trop de choses. A cour, une structure parallèle mais derrière un authentique siège de W.C. Zooms, musiques, noirs, danseries archi-sensuelles, vidéos. Les filles se déshabillent pour se retrouver alléchantes en sous-vêtements, le pervers ; Quant au pervers et son jeune compagnon ça ne cesse de redémarrer, mais on sait que ce personnage plus que dangereux convoque la mort, tant elle le fascine. Le jeune homme est finalement allongé sur les planches. Sans vie. Traditionnellement nous ne vous dévoilons pas la toute fin. Vous émergez du théâtre avec l’impression d’avoir voyagé sur un radeau de la Méduse. Tiens… il pleut sur Paris. Vous vous enfournez dans le bistrot le plus proche pour en discuter avec le camarade qui vous a accompagné. Il parle et vous rêvez, vous demandant comment recommander cette « Soirée spéciale » tout en haut de la ville.
Théâtre de Belleville, 94 rue du Faubourg du Temple jusqu’au 21 octobre, dimanche et lundi à 21h15, mardi à 19 heures. Réservations : 01 48 06 72 34.

Quatre minutes, de Chris Kraus

Adaptation de Sylvia Roux et Nycole Pouchoulin
Adaptation théâtrale d’après le film de Chris Kraus
Mise en scène de Jean-Luc Revol, avec Andréa Ferréol, Pauline Leprince, Erick Deshors, Laurent Spielvogel
Deux dames, deux messieurs, mais d’abord Andréa Ferréol comédienne et actrice plus qu’étonnante dont le sourire, le charme, le dynamisme et l’aura ont séduit des générations. Elle est Madame Krüger, méconnaissable sous sa perruque de dame légèrement fanée donc peu sexy. Face à elle Jenny, plus jeune aux cheveux courts et bouclés mais qui n’a jamais été très séduisante et s’en moque probablement. Normal : elle est en prison pour un crime forcément atroce, mais qu’elle dit ne pas avoir commis. Voyez histoire(s) de famille. Sordide, donc. Deux hommes dont un gardien de prison interviennent qui ne sont que des comparses. Entre les deux femmes s’est nouée une relation superbe ou magique : l’amour de la musique en est responsable, cette musique qui sauve toujours tout. Jenny la prisonnière va gagner un concours de jeunes talents et sa vie en devrait basculer. Que deviendra la relation fascinante entre ces deux femmes fragiles mais passionnées ou passionnelles. Nous ne vous avons pas dit pourquoi Madame Krüger, elle aussi, demeure ou a été si vulnérable. Ne guettez pas la fin, elle arrivera trop tôt comme c’est le cas pour les pièces dérangeantes, aux mains de metteurs en scène et d’interprètes excellents.
Théâtre La Bruyère, du mardi au vendredi à 21 heures, matinée samedi à 15 heures. Réservations : 01 48 74 76 99.

20 septembre 2014

L’entrevue de Badajoz

Une pièce de Christian Morel de Sarcus
Avec Eliezer Mellul et Richard Fériot, mise en scène de Richard Fériot
Badajoz, en bas à gauche de la péninsule ibérique, à la frontière du Portugal est une cité où des monuments et bâtiments anciens et superbes réjouissent l’œil et l’âme. C’est là que se rencontrent dans une chambre d’hôtel pour gens de grande classe un père quinquagénaire en costume-cravate qui est fier de son franquisme et son fils (voyez l’un de ses fils puisque le père l’appelle de plusieurs prénoms), trentenaire aux cheveux mi-longs bouclés et à l’allure bohème : tenue négligée genre chemise sans cravate et pantalon de toile sans allure. Confrontation entre le géniteur franquiste irréductible et de la première heure et le garçon qui vient de participer à la Révolution des Œillets. On sent que cela sera houleux et passionné et que ça va durer. Aussi y aura-t-il plusieurs entractes. Le fils a reconnu qu’il entretenait une liaison amoureuse avec un camarade. Le père éructe. Tous deux se tombent dans les bras ou menacent de se battre. Le fils sort de scène, mais pourquoi ? Le père fouille les poches des vêtements qu’il a ôtés pour aller en coulisse endosser un joli peignoir. Et la confrontation reprend. On en est au combientième round ? Le garçon a fait mine de partir mais il revient encore. Tout cela pourrait n’avoir aucune fin. Eliezer Mellul est éblouissant dans le rôle du père intransigeant mais perturbé et au cœur si tendre, qui a eu des relations bouleversantes avec son épouse et les femmes de sa vie. Son partenaire, également responsable de cette mise en scène qui utilise habilement et même astucieusement les murs, escaliers et coulisses de la salle, est touchant. Quant à l’écriture de l’auteur, elle est une fois encore brillante. Son amour de la langue française et les exigences qu’elle implique font de cette pièce  un « must » : pardonnez-nous pour ce mot qu’il honnirait forcément. Pourquoi se terminerait-elle ? Parce que Franco vient de disparaître.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 5 octobre. Voir dates et réservations au 01 47 70 32 75.

18 septembre 2014

Artiste de complément

De et avec Jacques Dupont, mise en scène Damien Bricoteaux
C’est ainsi qu’avec une vraie fausse pudeur on appelle les figurants au cinéma qui permettent aux cameramen (et camera-women) et réalisateurs de faire tous leurs réglages techniques pendant que les stars sont toujours au maquillage ou aux repos dans leurs loges ou dans les roulottes… mais nous vous parlons peut-être d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Le nôtre est depuis toujours un fan de l’acteur Mickael C. dont il se croit et se veut le double ou même les deux. Passe pour l’épisode où il tente de violenter son ancienne petite amie ; au suivant il est parti pour le cœur de la France, soit Clermont-Ferrand. La mère de son idole est une femme vieillissante et qui ne peut continuer à exister qu’en relisant et revoyant tout ce qui a paru à propos de son fils chéri. Ses relations avec la dame, intéressantes, deviennent plus que touchantes, mais la fin de tout cela ? Peu importe, vous êtes parfaitement subjugué par le jeu du comédien-auteur, les trouvailles de mise en scène et en espace : ces vrais-faux frigidaires qu’il fait gentiment tournoyer ou même qu’il ouvre, ce que vous attendiez bien sûr. Quel dénouement envisager puisqu’il s’agit de nœuds? A la presque toute fin notre homme est dos au public face à un gigantesque faux rideau où la moitié du visage de l’homme aimé nous fait décoller. A-t-on vraiment rêvé ? Oui parce qu’on est au théâtre et qu’on a eu droit à un spectacle de qualité et de grande générosité. Et aussi qu’on a ré-invoqué certains de nos pères : Ubu avez-vous dit, voire Ionesco ? Ou même les deux, mon général. Nous n’étions pas à la première, mais la deuxième nous a séduits. Et puis pour l’auteur-comédien et son équipe, l’Essaïon est le lieu où il fallait que cela se fasse.
Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre au Lard, Paris-IV, métro Hôtel de Ville et/ou Rambuteau, jusqu’au 13 janvier 2015, les lundis et mardis à 20 heures. Réservations : 01 42 78 46 42.

15 septembre 2014

Victor Hugo, l’homme de ma vie

De et par Véronique Daniel, mise en scène : Alain Bonneval
Spectacle intelligent, généreux et plus encore. Voilà que des trombes de qualificatifs vous cernent risquant de vous envoyer… au tapis. Celui posé sur le centre du plateau est d’un joli format et gracieux comme le sont le coussin, le fauteuil, l’album de photos et tous les accessoires réunis par un metteur en scène esthète que l’on remercie aussi d’avoir choisi la charmante petite salle Economidès pour que la troublante comédienne y devienne cette Juliette d’un Roméo mûr et puissant, écrivain mais que des drames familiaux terrassèrent plus que les monstruosités dont il jugeait coupables les princes, légitimes ou pas d’un pays dont il était le fils plus que fier. On se souvient que le père de Victor avait risqué sa vie pour défendre sa patrie, cette France tant chérie. Lui-même était « d’un sang breton et lorrain à la fois » et son exil décidé à Guernesey île dite anglo-normande fut logique puisque vraiment plus française que britannique. Juliette Drouet, de son vrai nom Julienne Gournay, est une Bretonne. Elle aurait pu être femme vêtue de noir puisqu’attendant un marin qui ne reviendrait peut-être jamais. C’est une femme admirable qui sait que son homme, même s’il s’éprend régulièrement de partenaires passagères, dépend d’elle. Elle le lui écrit des milliers de fois. Véronique Daniel est belle dans sa robe gracieuse. Ses gestes et sa voix aux intonations voluptueuse le sont aussi. Les musiques qui font écho à sa partition sont parfaitement choisies. Le soir où nous avons vu ce spectacle, il y avait dans la salle des comédiens qui, dans le hall du T.N.O. se sont jetés dans les bras du « metteur », en attendant que la comédienne-auteur les rejoigne pour un nouveau moment de bonheur.
Théâtre du Nord-Ouest, mercredi 17 septembre à 20h45, samedi 20 septembre à 14h30, dimanche 21 septembre à 14h30, mercredi 24 septembre à 20h45, mercredi 1er octobre à 19 heures, samedi 4 octobre à 14h30, dimanche 5 octobre à 19h. Réservations : 01 47 70 32 75.

13 septembre 2014

Comment se débarrasser d’un ado d’appartement

D’après le livre d’Anne de Rancourt, adaptation et mise en scène Jean Chollet
Avec Nathalie Pfeiffer
Sur l’affiche un jeune brunet portable à la main gauche, avachi, jambes écartées sur un canapé, bouche grande ouverte et sourire plus que niais, ouaf-ouaf-ouaf ! Et puis le titre… Vous vous dites un Tanguy de plus, pourquoi pas, mais treize ans après le film, cela va-t-il lui porter chance ? Sur la scène minimale de la mythique Huchette un mini-canapé fleuri et en haut, côté jardin, un écran qui servira à afficher les didascalies nécessaires pour bien suivre les épisodes de cette histoire qui devrait être tout sauf rocambolesque, et devrait vous faire grincer des dents autant que rire. Vous attendiez le squatter séducteur ; il ne viendra pas, mais sa mère débarque et raconte, en plusieurs langues qu’elle maîtrise joliment. Elle mime,  danse, chante et se met tout de suite à vous enchanter. La comédienne est en pantalon, veste sérieuse pour présentatrice de télé et tee-shirt sans prétention. Elle arbore un ravissant collier sur lequel vous flashez d’emblée, et elle raconte. L’écran, comme un bon chien-chien, obéit à ses ordres. C’est parti, le gamin prolongé ne décollera pas avant la presque toute fin, même s’il effectue un voyage à l’autre bout de la planète : ouf ? Mais non ; il revient raconter, se réinstalle et sa génitrice de le servir au doigt et à l’œil. La comédienne s’est mise à interpeller de jeunes spectatrices qui hoquètent de rire, tant elles ont reconnu leur camarde de fac racoleur et donjuanesque qui ferait un si bon animateur d’émission de radio divertissante pour dames au foyer plus que mûres et que sa présence titillerait de façon peu convenable. Mais quand partira-t-il ? Épisode numéro… Nathalie a tout fait pour que… Victoire ! Il a compris et accepté. C’est alors que débarque son père dont on se doutait qu’il avait repris le rôle de séducteur. L’ennui c’est qu’il a… quel âge déjà ? Et qu’il s’endort vite quand… La mamma est repartie pour un tour connu. Et les jeunes spectatrices sorbonnardes sont hilares. Et la mère de cet ado de plus en plus adorable. Allez adorer cet ado, et merci à la Huchette de nous offrir cette heure jouissive.
Théâtre de la Huchette, du mardi au vendredi à 21 heures, samedi à 16h30. Réservations : 01 43 26 38 99.