30 décembre 2014

Peer Gynt, de Henrik Johan Ibsen

Mise en scène de Diane de Segonzac. Avec Michaël Msihid, Marie Daude, Maryan Liver, Olivier Balu, Ludovic Coquin, Diane de Segonzac.
La pièce originale dure quatre heures ; faites confiance à Diane de Segonzac qui a pris le risque d’en offrir une version de deux heures pile poil mais qui est parfaitement digne d’être offerte aux amateurs d’Ibsen. Il est ici bien traduit avec plein d’humour parfois tendre, parfois plus corrosif, et la mise en scène est inventive. Sept comédiens jouent, surjouent et se caricaturent, mais le rythme reste lent dans un décor inexistant. Sur l’énorme scène il n’y aura qu’un fauteuil où la mère de Gynt, assise, s’endormira à jamais plus une gousse d’ail que le comédien principal épluchera religieusement et dont le sens vous échappera peut-être... Cette personne est successivement aux prises avec six camarades qui jouent plusieurs rôles chacun de manière brillante et spectaculaire, et chantent avec finesse. Les lumières sont nuancés avec drôlerie et Peer a souvent l’allure et le physique d’un joueur de football pas romantique mais peu importe. Peer Gynt, prononcez s’il vous plait « pire guinte », ce prénom sera souvent écorché au point de varier d’une prononciation à l’autre. Extra-terrestre semblant venir de nulle part, le personnage principal raconte ce qui lui passe par la tête, debout sur scène, se déplaçant de jardin à cour et inversement, et même derrière les colonnes de la salle, gentiment délirant. Parfois la musique introduit certaines scènes et les accompagne. Les autres interviennent, font leurs numéros mais Peer est touché parce qu’ils représentent une famille qu’il n’aura jamais. C’est le choix de Diane d’interpréter l’un deux, toute habillée de noir. Au salut on se rend compte de la performance de l’équipe qui nous a fait oublier le temps. Allez aimer Peer Gynt.

Au Théâtre du Nord-Ouest, Informations : 01 47 70 32 75 et www.theatredunordouest.com.

20 décembre 2014

Chère Elena, de Ludmilla Razoumovskaïa

Traduction Joëlle et Marc Blondel
Mise en scène de Didier Long, avec Gauthier Battou, Julie Crampon, François Debloc, Jeanne Ruff
Sur la scène, dans un décor du genre carton-pâte aux pans asymétriques judicieusement découpés : Myriam Boyer suivie de ses quatre jeunes et fringants partenaires en uniforme pour lycéens de classe terminale dans un établissement de bon aloi. Ils ont débarqué sur scène visiblement pour demander quelque chose à leur prof, et s’y prennent plutôt maladroitement, même s’ils essaient de jouer les bien-élevés. Ça ne durera pas. La maîtresse est empathique, sûre d’elle-même et de la façon dont elle exerce ce métier qu’elle a choisi. Fin de cette première séquence, mais très vite tout s’accélère et d’abord les potaches énervés lui réclament une certaine clef. Myriam Boyer, telle qu’en elle-même est un prof massif face à ces ados énervés lui réclamant cette clef, mais qui donnera accès à quoi ? Les quatre lycéens en uniforme avec blazers qui ont dégringolé les escaliers menant à la scène et atterri sur le plateau, vont se mettre à tout faire pour obtenir que la dame leur livre la fameuse clef. Épisodes violents genre cassages de gueules, et objets jetés en l’air. La dame qui en a vu tant d’autres reste imperturbable mais ira jusqu’à s’allonger sur le matelas de service de ce qui est presque devenu une loge, au bout de son rouleau à elle. Normal qu’on l’appelle Chère Elena : des Elena comme elle ça n’existe plus. Mais au fait où et quand tout cela est-il censé se passer ? Et ça repart, dans une mise en scène et en espace toujours aussi saccageuse. La « vieille » fera mine d’aller dormir, ce qui au théâtre permet aux autres personnages de régler les comptes en suspens mais qu’à l’évidence ils ne règleront jamais. La jeune équipe est plus qu’excellente ; face à une comédienne mythique co-responsable avec le reste de l’équipe de la réussite de ce spectacle.
Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse Paris 6ème, du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 15 heures, réservations : 01 45 44 59 21 et www.theatredepoche-montparnasse.com

14 décembre 2014

Aucassin et Nicolette

Chantefable anonyme du XIIIème siècle
Traduction du Picard et mise en scène de Stéphanie Tesson, avec Brock et Stéphanie Gagneux
Dans la petite salle du théâtre, sur un plateau en planches, toutes sortes d’éléments et d’accessoires drolatiques et deux échelles en parallèles où elle et lui monteront, surtout elle qui transformera la sienne en monture pour des périples insensés. Tous deux traversent ce petit monde qui n’est pas forcément le leur, loin s’en faut, avant de pouvoir enfin envisager des épousailles. La vraie chantefable fait alterner phrases et vers chantés, mais ici ce sont des instruments anciens élégants et sobres que les comédiens utilisent à très bon escient. Aucassin change de voix, prend des accents étrangers à hurler de rire tant ils sont authentiques et nous mèneraient du côté du café-théâtre. Nicolette, censée être une princesse sarrasine joue les machistes quasi-blasés à la voix rauque ou tonitruante puis elle retourne sur son cheval et la cavalcade reprend. Aucassin se redéguise, devient plusieurs autres personnages, de façon qu’on se dise que sa douce ne l’a pas rejoint. Les lumières bougent un peu, encore de la musique suave et du tambourin. Nous caracolons, Nicolette ôte et remet son bonnet noir sur ses superbes cheveux si longs et tellement blonds. Sa tenue est faite de deux demi-costumes moyenâgeux bien sûr : du haut en bas à droite elle est une femme et de bas en haut à gauche elle est un homme ; il le fallait pour qu’elle puisse voyager à cheval, n’est-ce pas damoiselle Jeanne d’Arc ; mais elle n’a pas de roi à remettre en guerre. Aucassin parle et voyage aussi auprès d’elle. Brock chantouille, siflotte, gazouille, et nous nous tordouillons de rire. Vous avez peur que ça s’arrête. Il le faut pourtant ; parce que le spectacle qui suit… Mais vous avez jubilé.
Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse Paris 6ème. Jusqu’au 4 janvier, du mardi au samedi à 19 heures, dimanche à 17 heures 30. Réservations : 01 45 44 50 21. www.theatredepoche-montparnasse.com.

07 décembre 2014

Thérèse l’universelle

Pièce de Michel Pascal, avec Justine Thibaudat et Marie Lussignol en alternance.
Benoît Saint Hilaire présente cette pièce en accord avec Niwis Production.
La comédienne a investi son texte avec ferveur, enthousiasme et jubilation. Elle dynamise la deuxième pièce que cet auteur a écrite concernant cette jeune fille dont il est éperdument amoureux. Et il n’est pas le seul. Très vite après sa mort, elle a suscité un engouement extraordinaire qui n’a pas cessé depuis. Rapidement canonisée par une Eglise aux normes alors très exigeantes, son culte ne se dément pas suscitant dévotions, grâces et miracles. Parmi ces derniers, certains officiellement reconnus, d’autres beaucoup plus nombreux restant ignorés.
Née mademoiselle Martin dans une famille atypique qu’aujourd’hui on pourrait qualifier de « caste » tant ses membres vivaient dans une certaine symbiose à la fois assez éloignée du monde réel, et pourtant très présente à ce que l’on pourrait appeler « le siècle ». Entre ciel et terre pourrait-on dire.
Sourire d’enfant aux lèvres, l’air mutin et ravi, selon les photos dites « officielles » prises de face comme à l’époque, Michel Pascal la voit plutôt « de biais », sous un angle singulier qui révèle d’autres perspectives. Il est sensible à son pas de nonne aux sandales douces mais résistantes, à ses cheveux de gamine peut-être légèrement bouclés comme ceux de ses sœurs, elles-mêmes toutes nonnes, bien sûr. A d’autres détails aussi, petits mais révélateurs qui, habilement utilisés et bien mis en valeur dans la pièce, campent au final un personnage assez différent de l’imagerie habituelle. La fascination qu’a suscité Thérèse au siècle dernier et qu’elle suscite toujours est surprenante et révélatrice aussi de l’évolution du culte dont elle fait l’objet. L’aspect dévotionnel et populaire de celui-ci s’estompe aujourd’hui quelque peu (disons peut-être plus justement qu’il évolue ) au bénéfice d’une spiritualité paradoxalement plus concrète, d’une théologie toute à la dimension de la Sainte : d’une merveilleuse simplicité, d’une humilité confondante et d’une fermeté étonnante. Ce que fait bien sentir la pièce.
Une petite sœur Thérèse aux antipodes de celle que l’on nous donne à voir dans presque toutes nos églises entourée d’une multitude de cierges : statue immense et corps raide, au visage de poupée Barbie, d’un goût discutable. Espiègle comme elle l’était, elle doit en pouffer de rire là-haut, elle qui n’aura peut-être jamais eu le temps de pratiquer la dérision de l’adulte qu’elle savait ne jamais devenir.
Mais pourquoi l’universelle ? Tout simplement parce que la petite sainte peut à tout moment être rencontrée par quiconque, même si parfois on la prend pour ce qu’elle n’est pas.

Eglise Notre Dame des Champs
: 27, rue du Montparnasse, Paris 6ème. Infos et réservations : www.thereseluniverselle.net et au 07 82 92 18 82. Lundi et mardi à 17 h et 20 h 30 mercredi à 20 h 30, jeudi, vendredi à 14 h 30 et 20 h 30, samedi à 20 h 30, dimanche à 16 h 30.