08 décembre 2015

A Saint-Roch

Saint-Roch paroisse des comédiens, comédiennes et autres hommes et femmes de théâtre de la capitale mais aussi de la France entière, est située au cœur de Paris. L’église porte encore les stigmates d’une intervention vigoureuse du jeune général Bonaparte contre une rébellion royaliste. L’église baroque est plus que belle et les escaliers qui y mènent sont tout aussi gracieux que majestueux. Si nous tenons à vous dire cela, c’est parce qu’en ce début décembre, nous avons eu la joie et la grâce d’y être une fois encore conviés à célébrer le retour à Dieu d’un personnage fantastique, et avouons que ce qualificatif est ici plus que faible. Bernard Sinclair a été remarquable tout au long de son existence. Passionné par les talents dont il était pourvu, et reconnaissant envers le Créateur, il a constamment exercé les métiers de comédien, metteur en scène, mais également d’écrivain de théâtre. Sa pièce singulière et troublante « Les Mouettes d’Etretat », nous l’avions plus qu’aimée lorsque nous l’avions découverte au Théâtre du Guichet Montparnasse dont nous apprécions tellement la programmation et la manière d’accueillir les spectateurs. Pardonnez-nous pour cette parenthèse, mais pour nous c’est essentiel.
Nous étions à Saint-Roch pour dire au revoir et à bientôt à Bernard Sinclair dont toute la famille était là, mais également sa famille spirituelle et ses amis plus encore que ses admirateurs. Mais aussi les hommes et femmes qu’il a soignés et guéris, car c’était en même temps un médecin du corps autant que de l’âme. Et nous avons rencontré certains de ses patients qui nous ont raconté avec humour sa façon de leur faire comprendre et admettre ce qui leur arrivait et pourrait advenir.
Comme c’est la coutume à Saint-Roch, des amis très proches de Sinclair sont venus lui dire merci. Le premier d’entre eux fut Christian Morel de Sarcus, romancier, auteur de théâtre et de comédies. Ce qu’il a dit était beau. Lui a succédé Jean-Luc Jeener qui est à la tête du théâtre du Nord-Ouest, mais aussi l’auteur de « Pour un théâtre chrétien », un essai plus qu’intéressant sur son rôle aujourd’hui.
A la sortie de l’église Bernard est parti sous les applaudissements de tous.

13 novembre 2015

L’école des femmes, de Molière



La petite musique au piano est celle que joue votre petite-fille de presque sept ans dont l’instrument serait assez mal accordé. Le mariage serait-il depuis toujours une invention ou une technique de rabibochage de messieurs-dames en manque de… peu importe. La gigantesque et gracieuse cage à oiseaux avec deux portes d’entrée-sortie symbolise le mode d’emploi des dames, partenaires indispensables. Elles doivent être sans défauts et surtout admirées et servies pour ne pas tenter de comprendre leur mode d’emploi et leurs privilèges. La très jeune Agnès a été choisie par Arnolphe, ce barbon auto satisfait qui la croit naïve et incapable de succomber aux charmes d’aucun autre homme que lui. Pour leur mariage devenu imminent un notaire a été convoqué. Mais le jeune et bel Horace lequel se confie malencontreusement à Arnolphe a mis la jeune fille dans un émoi tel qu’elle est prête à succomber à ses charmes ravageurs d’autant qu’il en est sur-doté. Vous connaissez la suite depuis vos années de lycée. La cage tourne sur elle-même, s’ouvre, se ferme ; les domestiques y entrent aussi quand ils ne sont pas nécessaires à leur maître, lequel commence à comprendre ce qui lui arrive et à avoir un coup du vague à l’âme. Pierre Santini est cet homme à l’amertume compréhensible, presque largué, surtout quand il fait ses confidences non pas face au public mais face à ceux à qui elles ne sont pas destinées. Anne-Clotilde Rampon est une Agnès plus que ravissante et crédible. Leurs partenaires dont l’un joue deux rôles de manière désopilante sont délicieux. Le décor est aussi ingénieux que faussement simple. Nous avions plus d’une quinzaine d’envies de vous dire qu’il faut aller au Théâtre 14 qui prend des risques et reçoit si bien ses amoureux.

Théâtre 14, 20 rue Marc Sangnier, Paris 14ème. Jusqu'au 31 décembre, dates et réservations : 01 45 45 49 77.

10 novembre 2015

Les Plaideurs, de Jean Racine

Avec Muriel Adam, Olivier Balu, Philippe Catoire, Djahïz Gil (en alternance) Jean-Jacques Nervest, Dominique Ratonnat (en alternance), Coralie Salonne, Vincent Violette.

La salle Economidès du Théâtre du Nord-Ouest est le lieu idéal où il fallait donner cette farce jubilatoire : c’est fait et la pièce se donnera (en alternance) jusqu’en janvier. Le soir où nous l’avons découverte il y avait au premier rang de très jeunes enfants fascinés d’emblée ; et on comprend pourquoi tellement le rythme, les musiques, les chansons, mouvements, gestes et déplacements des comédiens sont déménageant. Le décor lui aussi est une trouvaille : constitué d’un simple rideau de scène fermé, il deviendra un écran sous lequel les personnages se faufileront. On ne vous racontera ce qui arrive quand il s’ouvrira… L’histoire, vous la connaissez bien sûr depuis vos années de collège ! Des histoires de famille, une vieille comtesse pimbêche donc forcément insupportable, deux jeunes gens charmants et fous l’un de l’autre, et des parleurs qui n’ont rien d’autre à faire puisqu’ils n’ont ni télé ni portable. Ça roule, ça roucoule, ça tournaille à vous en donner le tournis. Vous hurlez de rire, vous regardez votre voisin de droite et votre voisine de gauche : leurs visages sont ravis, donc ravissants ; le temps n’a plus de contenu ni d’importance. Vous vous souvenez vaguement que vous avez des membres de votre famille qui sont ou étaient avocats et que vous admiriez tellement. Vous comprenez pourquoi ils avaient choisi un tel métier : c’était une vocation, comme l’est celle de dramaturge. Pardon ! On en est au stade où les personnages principaux seraient un chien et un chapon ! Chapeau, chère équipe de comédiens, au metteur en scène et à toute la bande.
Théâtre du Nord-Ouest, 13 rue du Faubourg Montmartre Paris 9ème, dans le cadre de l’Intégrale Jean Racine, à 20H45. Réservations et informations : 01 47 70 32 75.

01 novembre 2015

Neige Noire
Variations sur la vie de Billie Holiday
Texte et mise en scène de Christine Pousquet, avec Samantha Lavital, Rémi Cotta, Philippe Gouin.
Billie, force de la nature, née noire parce qu’il le fallait pour qu’elle soit dotée d’une voix qui puisse traverser les déserts et résonner au bout des océans, d’une voix « noire au parfum de gardénia » qu’elle maîtrisera et domptera comme on le fait d’un animal sauvage, que seul un dieu peut accorder à un être humain. L’auteur et metteur en scène est une femme séduite par Madame Holiday : attention « jour saint » et non pas seulement « vacance ». Le décor surprend et vous mettrait peut-être mal à l’aise tant il est composé de dizaines de grosses valises du genre de celles qu’on entassait naguère dans des coffres de voitures ou qu’on réclamait dans la salle des bagages à l’aéroport, et bien sûr il y aura l’intervention d’une fumée dont les théâtres « in » ne peuvent plus se passer, et qui nous fait surtout tousser avant que nous ayons compris son symbolisme. Et puis certaines valises s’ouvrent et des comédiens, partenaires de la divine diva en émergent pour se joindre à elle et chanter aussi idéalement qu’elle. A signaler des séquences aussi magiques qu’irréelles où des tissus et des toiles évoquent des voiles de navire : laissons-nous emballer par le vent ! Bien sûr la langue dans laquelle ils chantent est l’anglais, pardon : l’american-english. Qu’importe quand la beauté est là. L’affiche vous propose-t-elle une dame en robe rouge très décolletée : d’accord mais c’est plutôt un « gag », pardon, comment dit-on ça de ce côté-ci de l’Atlantique ? Burlesque, peut-être.
Théâtre Lucernaire jusqu’au 6 décembre, du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 19 heures. Dates et réservations : 01 45 44 57 34.

25 octobre 2015

Phone-tag

Pièce radiophonique d’Israël Horovitz
Mise en scène : Adrienne Ollé, avec Pierre-Edouard Bellanca, Laura Chétrit, Aurélien Gouas, Pierre Khorsand et Léa Marie-Saint Germain ; Direction artistique : Léa Marie-Saint Germain.
Pièce radiophonique selon l’auteur, il faut donc le croire, quoique… Au départ les cinq interprètes sont debout face public munis de pancartes sur lesquelles sont inscrits leurs prénoms; donc vous n’aurez aucune excuse si vous vous emmêlez les pinceaux quand chacun d’entre eux jouera à être un ou plusieurs autres messieurs ou dames. Ça démarre après qu’ils et elles se sont réfugiés en coulisses. Très vite ça passe à la quatrième vitesse. Chacun et chacune devient successivement un ou une autre, avec des tics, des accents, des manies, des presque tares. Bien sûr il est déjà trop tard pour que vous puissiez cesser de rire, car leurs numéros sont devenus plus qu’hilarants. L’un d’eux se réincarne en chien et lèvera la papatte. L’intrigue, comme on dit ? On s’en est vite moqué. Sur scène d’énormes coffres genre coffres à jouets, superposés, désuperposés valsent mais ressembleraient aussi à des camions faisant la course sur le périphérique avec les risques que cela encourt. A dire également que tous chantent ; langue d’Horovitz - pardon de William Shakespeare aussi - oblige. Vous vous demandez, fascinés que vous êtes, si cela va avoir une fin, tellement vous êtes sous le charme de ces jeunes interprètes. Stop ! Pardon : arrêt ! Et nous ne vous raconterons surtout pas ce qui n’est pas une fin. Donné d’abord à Avignon-off, et on comprend pourquoi, tant la cité des papes est une rampe de lancement miraculeuse, Phone-Tag est maintenant à Montmartre, ce mont des martyrs : comprenez ceux qui n’ont pas eu la chance d'être récemment des festivaliers. Téléphonez à vos amis pour leur faire du bouche-à-oreille.
Théâtre des Béliers Parisiens, 14 bis rue Sainte Isaure Paris 18ème. Vendredi, samedi et dimanche à 19 heures. Réservations: 01 42 62 35 00.

23 octobre 2015

Nous qui sommes cent

Texte de Jonas Hassen Khemiri ; traduction Marianne Ségol-Samoy ; mise en scène Laura Perrotte.
Avec Caroline Monnier, Laura Perrot, Isabelle Seleskovitch.
Sur le plateau sont posés une petite locomotive rouge qui est un vrai-faux jouet, un pseudo-banc et un nounours petite peluche. S’y trouvent trois jeunes femmes pieds nus, cheveux longs et blonds ramassés en queue de cheval. Leurs robes sont joliment démodées, longues, et ressemblent à des habits de gamines, surtout pas serrées à la taille. Musique déconcertante au départ, mais départ de quoi ? D’une triple confession ? D’un rêve qui n’en est et n’en sera pas un ? Nos trois jolies parlent, se confient, deux d’entre elles s’étreignent gentiment ; l’une d’elle est soudain allongée, une autre a revêtu une longue robe noire de princesse en deuil, ou de diva. Celle-ci chante divinement bien. Où sont-elles et où sommes-nous avec elles ? Non pas encore en Scandinavie où le soleil se lève et se couche à des heures qui ne sont pas tout à fait les nôtres. Cette terre de rêves, de cent rêves certainement, et non pas sans rêves, est sans cauchemars. Tout se veut légèreté. Nos comédiennes, très en symbiose, ont été toutes les trois formées dans le même cours, cela se voit, se sent, s’entend et vous serez vite plus que quelques cents à les adorer et à ressentir une décharge de plus aux Déchargeurs.
Théâtre Les Déchargeurs, du mardi au samedi, jusqu’au 7 novembre. Réservations : 01 42 36 00 50.

15 octobre 2015

Le Dîner

Pièce participative et improvisée
Mise en scène de Joan Bellviure
Avec Joan Bellviure, Jean-Philippe Buzaud, Olivier Descargues, Véronic Joly, Stéphane Miquel, Juliet O’Brien, Richard Perret, Jennie-Anne Walker.
On est accueilli dans le hall du théâtre ou sur les marches de la salle par les comédiennes et comédiens qui vous traitent comme des copains de lycée ou des collègues de bureau. Ils vous demandent ce que vous pensez de… interloqués quelques fractions de seconde vous êtes vite dans le coup. Seconde séquence : vous êtes conviés à vous asseoir dans la salle mais aussi sur le plateau, dix d’entre vous à jardin, dix au fond de la scène et dix à cour. Tout peut commencer. Au centre une table de salle à manger. Le dîner est un dîner de noces et les noces sont celles de vrais amoureux, de jeunes gens mûrs et que le divorce ne menace surtout pas. Tous vont manger et boire, le bonheur l’exige ; un couple montera même sur la table pour y faire un numéro de claquettes. Champagne (ou mousseux ?) aidant, des confidences de tous ordres et de tous désordres s’amorcent. Séquence suivante : on commence à en entendre et apprendre des vertes et des pas mûres sur Lui et Elle et leurs ex respectifs, et la progéniture qui est la leur. Coups de sonnettes : débarquent des copains de copains. La fête continue et on en apprend encore. D’autant que la comédienne à l’accent légèrement hispanique et cette autre charmante résolument québécoise pimentent le tout. Suite ? Bien sûr, mais à la fin qui arrive beaucoup trop vite, les rires et les saluts des spectateurs, debout, vous auront fait décoller.
Théâtre de Belleville, jusqu’en février 2016. Voir dates, horaires et réservations : 01 48 06 72 34.

14 octobre 2015

Une vie sur mesure, de Cédric Chapuis

De Cédric Chapuis, mise en scène Stéphane Battle; avec Cédric Chapuis.
Il existe des spectacles que l’on a une envie folle de revoir immédiatement après avoir quitté le théâtre où on vient de les découvrir, tant on les a aimés et tant on a admiré interprètes et auteurs. En ce début de saison cette " vie sur mesure " dépasse toutes les mesures, et pourtant nous aurons du mal à vous dire pourquoi. Sur le plateau un homme en chemise et pantalon blancs est aux prises avec une batterie, soit une brochette d’instruments dits de musique tous de même métal qu’il apprivoise puis agresse, manœuvre avec des baguettes absolument magiques ; un multi-partenariat qu’il tourne et retourne, manipule avec une dextérité prodigieuse. A jardin, sous un voile noir, il y a certainement quelque chose d’intrigant, à découvrir en fin de partie. D’ici là il vous aura raconté son enfance, c’est-à-dire ce qui fait de nous ce que nous sommes ou aurions pu devenir : un premier de la classe, merci monsieur le professeur ! L’homme en blanc vous regarde et une musique off de jazz se fait entendre et adorer. Il reprend et vous hurlez de rire avec toute la salle. Lui bien sûr fait mine de n’être pas dans le coup. Une vraie grosse fumée venue de la coulisse nous assaille : atchoum et merci ! Vous n’en pouvez plus de bonheur et lui qui est allé jouer à jardin sur cet autre batterie cachée jusqu’ alors, boucle son parcours sauf que, comme nous sommes tentés de vous le redire, son charme, ses talents et ceux de son "metteur" nous sidèrent vraiment.
Nota Bene : au Tristan Bernard même si vous avez réservé vos places, ne vous affolez pas devant la queue, c’est tellement bon signe !
Théâtre Tristan Bernard, 64 rue du rocher 75008 Paris. Jeudi, vendredi et samedi à 19 heures. Réservations : 01 45 22 08 40.

10 octobre 2015

Journal d’une femme de chambre, d’après Octave Mirbeau

Adaptation Philippe Honoré, mise en scène Philippe Person avec Florence Le Corre-Person et Philippe Person.
La pièce a été écrite en 1900 par un auteur tout juste quinquagénaire, ce qui à l’époque en faisait quelqu’un de plus que respectable, et dont les œuvres faisaient autorité. Philippe Person a décidé de l’exhumer en 1974 et de jouer les rôles de deux messieurs qui eurent pour domestique, et plus… cette Célestine. Elle est en jupe noire plutôt courte et ses jolies jambes vous raviront d’emblée. Quant à la domestique d’autrefois, elle était souvent recrutée pour que le bien-être de l’homme d’une certaine caste supérieure soit en tout satisfait. Ici ce serait plutôt une "femme dans une chambre" avec un monsieur, puis un autre. On vous épargnera une quelconque suite voire une fin aussi banale que sordide, même pas vaudevillesque. Merci à Philippe Person d’avoir tout rajeuni et surtout de tenir le rôle des deux messieurs, ces hommes si parfaitement normaux, n’est-ce pas ? Le décor est drolatique, les musiques jazziques, et vous sortez du Lucernaire le sourire aux lèvres. Disons une fois de plus que vous y avez été accueilli de façon charmante, ce qui pour nous est primordial au théâtre, lieu magique où nous rêvons donc existons vraiment.
Lucernaire, à 18 heures 30 du mardi au samedi jusqu’au 31 octobre. Réservations : 01 45 44 57 34.

05 octobre 2015

Oscar et la dame rose

D’Éric-Emmanuel Schmitt, avec Judith Magre.
Tout Paris y court déjà, et la banlieue et la province aussi ! Rendez-vous compte : un auteur et une comédienne mythiques dans un théâtre qui ne propose que des pièces de qualité dans une rue où tant d’autres se risquent à faire confiance à de jeunes auteurs fougueux ou pas. Le décor est compliqué ; il le fallait probablement pour occuper ce plateau : soit de curieuses sortes de portes, plus une centrale qui ne sera ouverte qu’à la toute fin. Les lumières sont très étudiées et la dame sur scène va de nounours en nounours qu’elle empoigne gentiment parce qu’ils ont été ses copains d’une enfance dont elle ne se remettra jamais, et nous non plus d’ailleurs cher Éric-Emmanuel. La «dame rose» n’y est pour rien ou plutôt y est pour tout. Récapitulons : les petits garçons en bleu et les petites filles en rose, quoiqu’autrefois… nous dit-on ! Merci pour ce que vous dites Judith, et merci à Monsieur Schmitt.
Théâtre Rive Gauche à 19 heures du mardi au samedi, le dimanche à 15 heures. Réservations : 01 43 35 32 31.

04 octobre 2015

Le Chant des Oliviers

Comédie de Marilyne Bal, mise en scène d’Anne Bouvier.
Avec Jean-Claude Dreyfus, Julia Duchaussoy et Frédéric Quiring.
Décor de Sophie Jacob ; costumes : Emilie Sornique ; musique : Hervé Devolder.
Sans lui ce champ serait une sorte de désert, même si ses deux partenaires sont d’excellents comédiens car Jean-Claude Dreyfus est une vraie bête de scène qui a cette qualité insensée de donner l’impression qu’il invente son texte et improvise alors que tant de d’acteurs n’envisagent de dire - parfaitement il est vrai – que celui qu’ils ont appris. Pardon pour ce petit préambule qui nous a paru opportun de vous dédier ici. Mais la pièce demanderez-vous et vous aurez raison de le faire... Donc un certain Jacques qui fut restaurateur et ne bénéficie cependant pas de retraite, vit en Provence dans la maison de Léa, sa fille unique. Stridulez chères cigales sous vos oliviers ! Léa annonce à son père qu’elle va épouser Fahed, cuisinier d’origine libanaise. Nous ne vous avons pas encore dit qu’au centre du plateau il y a une table plutôt gigantesque sous un projecteur qui l’est tout autant. Ce qui va se jouer entre le patriarche et les tourtereaux sera touchant autant que désopilant, funambulesque et vaudevillesque. Bref, cette affaire Dreyfus est assurément splendide. Elle se donne au Splendid, lieu où l’on est si bien accueilli, ce qui pour nous autres spectateurs sensibles est plus qu’important.
Au Splendid, 48 rue du Faubourg Saint-Martin, 75010 Paris, du mardi au samedi à 19 heures. Réservations : 01 42 08 21 93.

23 septembre 2015

Deux garçons, la mer, d’après Jamie O’Neill

Adaptation et mise en scène Christophe Garro d’après le roman de Jamie O’Neill.
Avec Thomas Cauchon, Jean-Marc Dethorey, Mathieu Gibert, Barnabé d’Hautevillle, Philippe Le Gall, Pierre Sardella, Bertrand Scholl et Cécile Suduir.
L’Irlande ? Ne nous demandez pas si c’est celle du nord inféodée à la Grande Bretagne, pardon Majesté ! Ou celle du sud que nous adorons, parce qu’elle nous intrigue, nous fait rêver voire plus que délirer. Vous reprendrez bien un petit Irish coffee ? Musiques: celtes avec bombardes, menant en vraie bonne guerre, nouvelle musique à vous faire trépigner d’impatience et de joie. Ils sont huit, soit sept hommes une femme, mais ils et elles se dédoublent, se détriplent à vous faire perdre ce qui vous resterait de tête. Bien sûr un vrai prêtre est là ; il est forcément très raide et en soutane, pardonnez-leur Seigneur, mais ces messieurs en bord de mer n’ont plus de père pour leur donner de leçons, ni les aider. Les revoilà demi-nus s’étreignant plus que voluptueusement. Face à eux, vous riez et hurlez de bonheur. Notez que tous ces comédiens prononcent parfaitement les noms anglais qu’ils portent. Vous leur en êtes reconnaissants : il faut savoir parler la langue de l’ennemi si on veut lui répondre. Mais évoquons la mise en scène et la scénographie, toutes deux séduisantes et réglées au millimètre près sur ce petit plateau ; également l’utilisation des escaliers qui mènent de l’entrée du théâtre jusque dans la salle. Musique et bombarde, vous en tapez des pieds. Les deux garçons s’étreignent à nouveau et finissent par comprendre pourquoi ils sont ensemble sur cette terre. C’est jubilatoire.
Théâtre Les Déchargeurs à 21 h 30 du mardi au samedi, relâche les 6 et 7 octobre. Réservations : 01 42 36 00 50.

22 septembre 2015

Les ambitieux, de Jean-Pierre About

Mise en scène de Thomas Le Douarec, avec Emmanuel Dechartre, Nathalie Blanc, Marie Le Cam, Gautier About, Julien Cafaro.
C’est évidemment un vaudeville mais où tout va joliment à vau l’eau. Soit l’histoire d’une petite entreprise qui ne connaitra surtout pas la crise, même si entre ces messieurs-dames ça peut tourner au vinaigre ou même en rond. Très joli décor avec un faux écran derrière lequel chacun à son tour court en dansant, avec des sortes de panneaux au bout des bras. Dizaines de séquences et leurs conséquences. Ces dames voluptueuses sont perchées sur des escarpins aux talons d’une hauteur vertigineuse, ces messieurs ont de jolies vestes, pardon : seulement le patron des patrons puis que les autres… La saga n’en finit pas et ça roule, ça débaroule, les gambettes de ces dames frétillantes ! Ça pourrait ne jamais se terminer. Mais la troupe est composée de comédiennes et comédiens tous plus qu’excellents et le Théâtre 14 est un lieu charmant où l’on est toujours très bien accueilli : donc… bon spectacle !
Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier Paris 14ème. Représentations les mardi, vendredi et samedi à 20 h 30, mercredi à 19 h, matinée samedi à 16 h. Renseignements et réservations : 01 45 45 49 77.

16 septembre 2015

La cantate à trois voix, de Paul Claudel

Mise en scène : Ulysse Di Gregorio ; scénographie : Benjamin Gabrié ; costumes : Salvador Mateu Andujar.
Avec Marianne Duchesne, Julie Mauris-Demourioux, Caroline Moser.
Une cantate cela n’a rien à voir avec quelque chose de théâtralisable, diriez-vous qui êtes gens de bon sens. Oui mais Paul Claudel n’a rien à voir avec un homme normal, non plus qu’avec un écrivain ordinaire, même si photos à l’appui il ressemble étrangement à un de nos chefs d’état actuels, dignité obligeant. Mais lui était un homme qui avait accepté un certain Partage de midi dans sa vie aux "illuminations" que lui avait révélées Rimbaud au temps de sa jeunesse. Au centre du plateau dans la salle si fascinante de ce théâtre (dont nous voudrions redire tout le bien de sa programmation) sur une planche qui fait penser à un radeau, trois très jolies jeunes femmes sont figées dans des lumières faibles, pour ne pas être trop déchiffrables. Laeta, Fausta et Beata se retrouvent pour chanter la Nature et l’époux attendu, éloigné ou disparu. Pour Laeta "joyeuse fille du sol latin" le désir amoureux s’impose avec violence et son homme est à l’image de ce Rhône par où il doit revenir. Fausta, exilée polonaise, s’est tournée vers le travail de la terre. Bien que son mari soit parti pour une "mission sans espoir" l’amour reste un cri tendu entre la douleur et un bonheur suprême. Beata, l’"obscure égyptienne" loue la féminité et la terre nourricière dans un chant mystique et dépouillé qui évoque la perte de l’être aimé. Toutes les trois posent la question de la condition "précaire et misérable" de l’homme. Claudel fait dire à ces trois dames tout ce qu’il n’a pas forcément toujours dit ou confié aux hommes et on lui en sait gré. Celles-ci lèvent chacune lentement un bras du genre statue de la Liberté sur ce monde que l’on ne peut qu’aimer autant que l’auteur. Les lumières une fois encore diminuent si intelligemment que vous n’en éprouvez aucune gêne tant ces trois dames aux voix de déesses vous ont captivés. Jusqu’au bout elles seront nos compagnes puis elles resteront en scène même après les saluts, jolie marée d’applaudissements.
C’est à l’Aktéon, 11 rue de Général Blaise, Paris 11ème ; les samedis et dimanches à 18 heures. Réservations : 01 43 38 74 62.

07 septembre 2015

Frangins, de Jean-Paul Wenzel

Co-mise en scène Lou Wenzel et Jean-Paul Wenzel
Ma pièce a été écrite pour Philippe Duquesne, Jean-Pierre Léonardini, Hélène Hudovermik, Viviane Thélophilides, Jean-Paul Wenzel.
On comprend vite que si l’auteur a voulu utiliser pour son titre un argot sympa, le même dont il se sert allègrement dans toute cette pièce, c’est autant par tendresse que par certaines pudeurs, parce que ces frères, l’un d’entre eux escorté de son épouse, se retrouvent et se redécouvrent à un moment aussi étrange qu’unique et que cela ne se reproduira pas avant plus que longtemps, quoique… Ils sont quarantenaires voire plus, n’ont pas toujours eu l’occasion de se dire tout ce qu’ils auraient voulu, dû ou pu. ‘Trouvailles’ plus que retrouvailles. Mais dans l’arrière-boutique - pardon pour cette dénomination peu orthodoxe - tout bascule, dé-bascule pour rebasculer ; comme les chaises qu’ils vont jeter par terre tels des sales gosses pour qui faire du boucan et du désordre c’est la seule façon de d’exister face aux adultes. Ils boivent ; la sœur aînée danse parce qu’elle jubile à sa façon ; ils auront tous « pété un plomb » voire deux, trois ou une grande demie douzaine. Ils se servent du vieux four à gaz maternel antédiluvien pour réchauffer… quoi déjà ? Fumée sur le plateau et dans la salle. La franginerie pourrait continuer en complicité et avec des spectateurs hurlant de rire, mais la pétulante Muriel vient de se rendre dans la chambre de leur mère. Elle a un « sourire énigmatique au coin des lèvres » et dit : « C’est fini ». Il le fallait et c’est très bien ainsi. Merci à toute l’équipe de Jean-Paul Wenzel et merci encore à celle du Lucernaire.
Théâtre du Lucernaire, jusqu’au 11 octobre, du mardi au samedi à 19 heures, dimanche à 15 heures. Réservations : 01 45 44 57 34.

02 septembre 2015

L’histoire du tigre, de Dario Fo

Adaptation de Nicole Colchat et Toni Cecchinato ; mise en scène et jeu : Pierre-Marie Escourrou.
Voici qui fait rugir de plaisir, hurlons-le donc avant de tenter de vous expliquer pourquoi. Le comédien a choisi de jouer le rôle unique de ce qui était au départ un récit polymorphe, ou tout simplement une fable politique. Soit la Chine du Nord et celle du Sud et la « Longue Marche » de 1934-1935 qu’accomplirent quelques 100.000 soldats pour les raisons que vous savez. Un d’entre eux, blessé à sa jambe la voit se gangréner très rapidement. Il va abandonner ses camarades pour se réfugier dans une grotte qu’il suppose être un lieu où retrouver ceux à qui il doit tout. (La grotte a toujours quelque chose de sécurisant.) Il a tout FO : la tigresse comme toute mère qui viendrait de perdre un de ses petits, le soigne de façon très animale et va le guérir.
Revenons sur la scène : ce plateau si étroit et si large au Paradis du Lucernaire. Notre comédien fonctionne au centre, deux pas à droite, deux autres à gauche. Il est vêtu d’une chemise et d’un pantalon noirs. Vite devenu si rugissant qu’on se demande s’il s’en rend tout à fait compte. Les spectateurs d’abord intrigués mais rapidement séduits se regardent et, devenus complices, se mettent à hurler de rire, c’est-à-dire de bonheur. Un détail les a également fascinés : quand leur comédien parle de la Chine du Sud, il redevient l’Escourrou « avé l’assent » de la province bien connue de notre hexagone. Cela pourrait continuer mais le temps passe et la roue tourne et il n’est pas question, bien sûr, de vous dire comment cela s’achève. Redescendez du Paradis en vous agrippant bien aux rampes et tombez alors dans les bras de vos voisins spectateurs : le bouche-à-oreille va démarrer. Mais d’abord chère équipe, merci d’avoir repris cette histoire ; pour tous c’est un somptueux cadeau de rentrée.
Théâtre Le Lucernaire, 53 rue Notre Dame des Champs, Paris-6ème, du mardi au samedi à 19 heures. Réservations : 01 45 44 57 34.

20 août 2015

Le rêve d’un homme ridicule, de Fiodor Dostoïevski

Traduction d’André Markowicz
Mise en scène : Olivier Ythier ; collaboration : Gilles David sociétaire de la Comédie Française ; adaptation et interprétation : Jean-Paul Sermadiras ; scénographie et lumières : Jean-Luc Chanonat ; création sonore: Pascale Salkin.
Vous avez dit : rêver ? Mais « To sleep… perchance to dream… aye there’s the rub… » dixit Shakespeare, « the rub » ça signifie en quelque sorte : le blocage. Notre petit blocage à nous serait dû au qualificatif « ridicule » qui signifie propre à exciter le rire ; mais il sonne un peu mal, il aurait pu être moins percutant voire plus adéquat, cher traducteur. Pardon pour cette mauvaise réaction et passons à ce qui nous a ravis dès le début : l’homme d’abord archi-muet est redoutablement présent. Le banc étroit qui lui servira de lit deviendra tant d’autres choses encore… il y marchera comme sur un pont dangereux pour traverser un canal, une rivière, un fleuve. Le comédien porte un costume très comme il faut qu’il ôte pièce après pièce, sans se dénuder à la toute fin, ce dont on lui sera reconnaissant tant nous redoutions de nous trouver dans une salle de bains ou sur une plage pour nudistes comme ça a été le cas au théâtre ces derniers temps. Délire suivant : le voilà la face entièrement enduite de peinture blanche. Tout redémarre mais dans quelle direction ? L’excellente diction du comédien, sa voix ferme donc envoûtante, les trouvailles des lumières et des sons vous feront vite décoller à nouveau : c’est plus que métaphysique. Vous le lui direz à sa sortie de scène, il aura un sourire tellement charmant ! Et vous redescendrez de Belleville enchantés une fois de plus. Rêvez pour de bon cette nuit-là.
Théâtre de Belleville, 94 rue du Faubourg du Temple, Paris 11ème. Mercredi et jeudi à 21 heures 15, vendredi et samedi à 19 heures 15. Jusqu’au 12 septembre. Réservations : 01 48 06 72 34 et theatredebelleville.com.

17 août 2015

Une heure avec Jean Tardieu

Textes de Jean Tardieu, choisis et interprétés par Diane de Segonzac.
Comment vous dire le bonheur que nous a donné ce spectacle court mais tellement dense et aussi facétieux que généreux. Seule sur scène où il n’y a qu’une chaise, vêtue d’une veste et d’un pantalon qui mettent en valeur sa silhouette fine, ses cheveux courts encadrant un visage tellement expressif, la comédienne est partout à la fois, même quand elle s’éclipse quelques minutes dans les coulisses pour ajustements et vérifications des lumières qu’elle a choisies. Car telle est Diane sur la scène de ce théâtre, lieu de rencontres étonnantes de comédiens, d’auteurs et de spectateurs. Il est situé au numéro 13 de la rue d’un Faubourg qui monterait jusqu’au Mont des Martyrs si on lui en avait donné la chance. Le chiffre 13 c’est aussi le nombre de textes choisis par notre chasseresse. Le dernier s’intitule : « La nuit, le silence et l’au-delà » et figure dans Le Fleuve Caché où ont été recueillis les poèmes de Jean Tardieu (1968). L’auteur enfourche les mots, les triture, les décapsule, les vide de leur contenu, les déflagre, les assassine quasiment, pour enfin les ressusciter par un assaisonnement des plus corsé. Et miracle ! Vous comprenez tout ce qu’ils refusent officiellement de dire. Ils vous clignent les yeux, et si vous fermiez les vôtres vous vous sentiriez comme dans un état second. Manipulation funambulesque des mots et de leurs cousins-germains, vrais-faux-jumeaux, enfants cachés souvent faussement hypocrites. Ces « mots pour les autres » vous feront jubiler tant leur dosage est judicieux. Chapeau, Diane ! Allusion toute trouvé à son haut de forme et quelques accessoires du genre foulards ou voiles très suggestifs. Elle s’assoit pour lire quelques textes majeurs, histoire de vous donner l’impression que, livre en mains, vous pourriez aussi le faire, ce qui est plus qu’aimable, et tout repart. On désopile derechef.
Théâtre du Nord-Ouest, 13 rue du Faubourg Montmartre jusqu’au 11 septembre. Voir dates, horaires et réservations : www.theatredunordouest.com et 08 92 68 36 22.

13 juillet 2015

Les fiancés de Loches

Comédie musicale de Georges Feydeau et Maurice Desvallhès, mise en scène et musique d’Hervé Devolder
Il va falloir se réfugier dans des tranchées pour ne pas devenir la cible de rafales de superlatifs.
Ce spectacle se donne dans une salle vraiment royale d’un palais paradisiaque. Versailles n’a qu’à bien se tenir, chers touristes de notre été torride. Quant à la Comédie Française au coin du prestigieux boulevard : loin derrière ! Même si Loches rime avec cloche (voyez « sonnerie de » et également sa version argotique) et encore avec moche, se fiancer c’est promettre de s’unir plutôt rapidement par des liens sacrés et de résister à toute tentation d’où choix de cette ville.
Patronyme d’un des protagonistes : Saint Galmier. Saint Galmier patron de cette autre ville du creux de la France priez pour eux, pour nous et pour tous ! Décors qui vous sidèrent avant de vous ravir quand ils descendent du ciel – pardon : des cintres - jolies portes vitrées qui n’en sont pas forcément, mais seulement des raisons d’entrer ou de sortir après s’être changé en coulisses. Il va sûrement y avoir un entracte dit mon voisin Helvétique donc forcément pratique et rationnel. Non Mademoiselle, non Madame, non Messieurs, non gentils lycéens et lycéennes. Tous ravis. Continuez de jouir de cette avalanche de jeux de mots farcesques et comme dédiés à des faux demi-sourds. Mais « Mettez ça là, on va le trier » est un des conseils que donnent les professeurs d’art dramatique à leurs élèves éperdus. Éperdus vous allez l’être tant tout est parfait : les comédiens-chanteurs et joueurs de musique, les lumières aux couleurs fortes, les costumes d’époque si authentiques qu’ils font rêver et décoller de ce monde pour rejoindre les angelots dodus aux cheveux bouclés du plafond.
Théâtre du Palais Royal jusqu’au 15 août, voir horaires et réservations : www.theatrepalaisroyal.com

28 juin 2015

Kiki, le Montparnasse des années folles

Fantaisie musicale signée Hervé Devolder avec Milena Marinelli, au piano Ariane Cardier.
La Huchette est ce lieu parisien plus que mythique de la rive gauche de la Seine : auriez-vous entendu « scène » ? voisin du quartier Montparnasse : pardon, auriez-vous réagi à Parnasse ? Donc à Paris dans l’entre-deux-guerres on n’était pas amoureux au pied de Montmartre, petite montagne, grosse butte pour quasi banlieusards du genre paysans aussi sérieux et courageux qu’incultes. Kiki (1901-1953) fut la muse de tous les artistes, hommes et femmes, peintres bien sûr mais aussi de tous les autres arts confondus parce que confondants. Milena Marinelli les énumère comme si elle vous lisait un simple catalogue. Elle n’a que faire de leur célébrité puis que tous étaient à genoux devant elle dont ils étaient fous. Dans la salle on demande à son voisin et à sa voisine de vous pincer tant on croit rêver. Milena, cette Kiki dont Hemingway entre autres était fan, n’en a cure. Elle est vêtue d’une divine robe de soie brodée du genre exotique qui met en valeur sa plastique si parfaite. Et miracle, elle chante. Sa partenaire-pianiste presque cachée côté cour par un rideau semi-opaque lui donne la réplique comme ‘ en douce ’ mais sa voix faussement mièvre percute et ravit à la fois. Vous décollez et planez sur un petit nuage. Aux saluts cette musicienne à l’oreille intégrale qui porte un couvre-chef désopilant rejoint sa Kiki. Vous sentez tout de suite que vous avez envie de recommander ce spectacle réjouissant à vos amis et plus encore que vous brûlez d’y retourner pour être le témoin d’un tel bonheur.
Théâtre de La Huchette, du mardi au vendredi à 21 heures, samedi à 16 heures, réservations : 01 43 26 38 99.

26 juin 2015

Irma rit rose

De et avec Irma Rose, mise en scène Jean-Claude Cotillard.
Ce grand-petit spectacle d’une heure est un « seule en scène » mais d’abord un véritable festival tant sur le plateau la comédienne-auteur sait tout faire et même plus encore : elle donne vraiment l’impression d’improviser et de ne surtout pas s’y prendre la tête. Quant à ses jambes… on vous dira plus tard. Son sourire ravage dès le début ; on aimera sa maîtrise des accents des pays qu’elle aime ou même dont elle est issue, sa tenue plus que décontractée, ses chaussures sans talons mais certainement ferrées et même le petit foulard de girl-guide comme dans les années de jeunesse dont elle ne court-circuite jamais la nostalgie. Itou de la queue de cheval qui renvoie ses cheveux au placard. Justement le seul élément de décor est une sorte de placard sans porte mais avec des étagères qui ne serviront pas, sauf à dissimuler un verre d’eau qu’elle prétendra être plein du champagne nécessaire à la jubilation des sorties de scène où trop souvent les comédiens minaudent presque : «Vous avez aimé ? Comme c’est gentil à vous ! » Irma est du genre qui fonce, défonce et refonce. Elle a bien sûr recours à l’accent d’un Ch’nord par lequel nous avons tous transité « une fois » mais elle manie aussi la langue de notre mère-patrie un chti-poil plus bas. Elle est mère de famille vigilante, sœur et belle-sœur, cousine coincée, adolescent lui aussi plus-que normalement coincé, ce qui est normal vous en conviendrez. Elle calembourde astucieusement, devient une quasi-imitatrice pour émission de radio à vous faire démarrer votre journée ou celle de vos copains sur des chapeaux de roues. Elle se recale dans son meuble très Darty, en sort pour poser les genoux sur un mini-tabouret où elle se transforme en chienchien métaphysique et pourri d’humour, comme ils le sont tous bien sûr. Mais à quelle heure est-ce qu’on bouffera de la dinde, n’est-ce pas Mamadou-le-slammeur ? Irma est devenue nécessaire pour Amir-Rima. Ça s’est mis à rugir dans la salle. A votre tour.
Théâtre des Déchargeurs, du 23 juillet au 5 septembre, le jeudi à 21h30, le samedi 19h30. Réservations : 01 42 36 00 50.

12 juin 2015

Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand

Adaptation, mise en scène et costumes Henri Lazarini ; scénographie Pierre Giles assisté de Juliette Autin, lumières Xavier Lazarini, masque Sébastien Rickert.
Aux saluts Benoît Solès tombera le masque c’est-à-dire ce nez effarant, cette sorte de flûte de Pan qui inviterait presque à jouer quelques notes. C’est en effet un fichu pif que celui-là, celui de ces sales gosses que nous avons été et sommes peut-être toujours, détestant forcément tous les donneurs de leçons. Et c’est bien par le nez que le Théâtre 14 va nous saisir aussi drolatiquement que généreusement.
Cyrano est bien d’abord un burlesque et un grotesque. Il l’est, physiquement, plus que personne. Son nez « qui d’un quart d’heure en tout lieu le précède » et qui le désigne aux quolibets, le voue fatalement au ridicule. Il l’est aussi par son tour d’esprit et d’imagination. Mais s’il n’était que cela, Cyrano ferait rire, et fatiguerait. Il est quelque chose de plus : dans son grotesque il y a un héroïque et romanesque martyr d’amour en même temps qu’un certain raffinement. Cyrano est épris de sa cousine Roxane, laquelle ne s’en rend pas compte, satisfaite d’être courtisée par un jeune homme dont l’unique point faible est qu’il ne sait guère « draguer » les demoiselles, alors qu’il ne manque de rien à part cet état de grâce dans lequel le mettrait la maîtrise de notre langue.
Une saga commence rythmée de séquences où évolueront des personnages souvent truculents et bavards, en uniformes s’il le faut, des guerriers, des prêtres bon vivants, des bonnes nonnes. Le gouleyant accent périgourdin achève de donner à l’ensemble une tournure provinciale, ô combien rafraichissante.
Les éléments du décor sont simples : un grand blanc sur lequel évolueront les ombres rigolotes d’acteurs en transit.
On riait au départ ; Cyrano touche maintenant. Plein d’une tendresse contenue, toujours prêt à se déclarer, toujours retenu par le sentiment de son ridicule, il ne peut s’empêcher de servir les amours de son rival avec cette Roxane qu’il adore. Il n’avouera sa passion que mourant, quand il est sûr de ne plus entendre la réponse.
Excellemment joué, ce Cyrano est à voir. La qualité du travail des acteurs est parfaitement au service d’une œuvre qu’il n’est pas exagéré de considérer comme une petite synthèse de nos qualités nationales. Brave, spirituel, éloquent Cyrano incarne aussi quelques-uns de nos défauts : forfanterie, emballement, gasconnades. Je parle d’une France « d’avant le grand remplacement ».
La pièce, elle, ne changera pas. L’action, l’habileté de l’intrigue, la moralité du sujet, la force du style en font une œuvre charmante et pérenne.
Théâtre 14 ; dates et réservations : 01 45 45 49 77 et theatre14.fr.

02 juin 2015

L’alouette, de Jean Anouilh

Mise en scène d’Odile Mallet et Geneviève Brunet, avec Aurélien Bédéneau, Jean-Pierre Bernard, Guy Bourgeois, Lola Bret, Geneviève Brunet, Marta Corton Viñals, Vincent Gauthier, Odile Mallet, Tilly Mandelbrot, Michel Pilorgé, Pierre Sourdive, Guillaume Tavi.
Le titre bien sûr n’a que peu à voir avec la pièce même si la chanson « Alouette, gentille alouette, alouette je te plumerai… » évoque la fin de la vie de Jeanne d’Arc jeune femme aux cheveux courts qui sera non pas plumée mais brûlée - vive forcément - mais pourquoi Seigneur Dieu, pourquoi déjà ? Retour en arrière : c’était en quel siècle déjà ? La pucelle dite d’Orléans mais Orléans c’était où ? Au Royaume de France ; royaume ? Vous riez, ce n’était plus qu’une île en France, un ilot. Et partout des anglais, sujets d’un futur « Royaume uni » qui avaient envahi la terre d’en face mais pourquoi donc? C’est probablement ce que se dit Jehanne née aux marches de France de parents petits propriétaires terriens. Jehanne est une originale ; elle est maline voire butée et sans doute surdouée. Ses parents : son père d’abord, du genre au derrière de ses animaux et qui ne s’en va dormir qu’après les avoir mis dans leur étable avec un vrai loquet. Les loups peuvent hurler ! On dort à l’intérieur mais Jehanne ne dort pas. Elle a été rejointe dans la journée par saint Michel, Sainte Catherine et Sainte Marguerite qui lui ont donné une feuille de route. Elle doit aller débusquer le roi, un jeunot, joueur de bilboquet, très peu assuré de ses prérogatives, droits et devoirs que Jeanne considère comme plus que saints voir sacerdotaux.
On connait la suite et la fin d’un parcours forcément court: auriez-vous imaginé cette « extra-tout » devenue une vieille tante rasoir donneuse de leçons que ses petits neveux auraient relégué au coin du feu ?
La Jeanne d’Anouilh est une madrée, une rigolote et tous les hommes qui l’entourent et veulent la recadrer sont des lourdauds qui braillent, parce qu’en tant que mâles ils ont tous forcément raison. Elle ne calera jamais. Les comédiens sont 11 sur la scène aux saluts. Bien dirigés on les admire à chaque intervention parfois redoutable. Ils aiment et croient ce qu’ils disent : ce qui n’est pas le cas dans bien des spectacles où les textes ne sont pas prétextes.
La fin ? L’alouette s’est envolée.

Théâtre du Nord-Ouest : en alternance jusqu’au 27 septembre. Dates et réservations au 01 47 70 32 75 et www.theatredunordouest.com.

23 mai 2015

Dr Jekyll et Mr Hyde

D’après Robert Louis Stevenson, avec Antonio Nunes Da Silva
Soit un notaire du nom de Utterson et le résultat de son enquête, parce que les notaires sont en quête permanente, isn’t it ? Au centre du plateau une sorte d’ancienne cabine téléphonique qui bloque le regard et évoque un enfermement pour personnes qui auraient à communiquer, oui mais pour dire quoi et comment ? L’homme va l’occuper, la manipuler, la faire tourner sur elle-même et la faire devenir le lieu où tout arrive ou pourrait arriver. Tenez : et si… Le comédien joue deux personnages aussi contraires qu’indissociables ; il passera le petit temps que dure la pièce à être ce docteur et mystérieux Mister, et à se vêtir de ce qu’auraient pu porter l’un ou l’autre. Les peignoirs qu’il enfile à jardin et à cour sont de toutes les couleurs et textures et à la toute fin il saluera en chemise blanche, mais bonne à essorer. Et vous lui serez reconnaissant d’avoir tant mouillé cette chemise. Comédien prodigieux, il sait tout faire à la fois : jouer, bruiter, se servir de ses mains, du bout de ses doigts, de ses pieds quand ses mains sont dans le dos ; il est partout à la fois et son Jekyll et son Hyde se plient, se déplient, se multiplient et racontent. La boîte tourne encore et encore sur elle-même, vous vous pincez pour être sûr de ne pas rêver : êtes-vous au cirque, ou avec Charlie Chaplin, ou sur le divan d’un psychanalyste, ou encore à la fête à neuneu ou à la Foire du Trône voire à la Comédie française ? Ce Monsieur Da Silva est vraiment phénoménal et vous le saluerez à la fin, vous des larmes de rire aux yeux, et lui exténué mais souriant. Stevenson en aura cogné dans sa tombe; quant à ceux qui sortent de l’Essaïon pourront-ils aller dormir tranquillement sous les étoiles ? Antonio Nunes Da Silva en est une.
Théâtre de l’Essaïon, 6, rue Pierre au-Lard. Paris 4ème ; jusqu’au 1er Juillet, les mercredis à 21heures 30. Réservations : 01 42 78 46 42.

22 mai 2015

Une famille aimante mérite de faire un vrai repas

Texte de Julie Aminthe, mise en scène Dimitri Klocken Bring, avec Jean Bechetoille, Olivier Faliez, Fanny Santer, Marie-Céline Tuvache.
Ce serait plutôt une mère aimante et aussi une épouse plus qu’admirable tant elle vit aux côté d’un mari régulièrement dépassé par tous les évènements. Chacun de ces personnages raconte ses dysfonctionnements. Mais un vrai repas de famille les attend pour qu’ils savourent ensemble un menu suave dont la dégustation devrait les faire décoller. La mère de famille fait part de ce menu exquis où elle a mis toute son âme, voire plus encore ; chacun des deux autres raconte les turpitudes de sa vie de tous les jours et les désespoirs auxquels il - ou elle - est confronté. Et la mère redonne ce menu savoureux qui va tous les sauver. « Ange gardienne » des trois, elle jubile et sa jolie voix se fait de plus en plus envoûtante. Les autres semblent désespérants et désespérés. Ils ressassent, et ce qu’ils disent est de plus en plus obnubilant parce que vrai. Le sens d’observation de l’auteure est aigü, mais « Le père, la fille et le garçon… à table ! » Le fils ne se prénomme pas Guillaume mais Gabriel, sinon vous auriez eu en écho « Les garçons et G. à table ! » Et vous auriez été pris de fou-rire sans fin. A l’avant- scène et à cour, posé sur des sortes d’oreillers-coussins, le jeune fils c’est Jean Bechetoille, qui ado-prolongé, joue les jolies têtes de mule : merci à lui, car il est bien meilleur que meilleur. Marie-Céline Tuvache, la mère, a décidé d’avoir une voix aussi dérangeante que celle de votre maman quand vous ne l’écoutiez qu’à demi. Olivier Faliez, père déconcerté autant que décadré, est plus que touchant. Fanny Santer, la fille de famille, dérange aussi parfaitement que son frère. Le décor où ils évoluent est du genre triptyque : soit trois petits mini-plateaux côte à côte. Mais à table, enfin ! La fin arrive trop vite, mais si vous restez sur votre faim, reprenez d’un des plats concoctés par Julie Aminthe. Et surtout reprenez-en avec vos copains.
Théâtre Le Lucernaire, du mardi au samedi à 19h30, dimanche à 15 h. Réservations : 01 45 44 57 34.

11 mai 2015

Les escargots sans leur coquille font la grimace

Tiré d’une histoire vraie de Juliette Blanche, mise en scène de Charles Templon assisté de Florian Jamey, avec Juliette Blanche et Andy Cocq. 
« Vous voulez que je vous dise moi ce que c’est mon premier drame ? C’est d’être une fille. J’aurais aimé choisir. » C’est ce que dit la ravissante petite fille qui sourit sur l’affiche à fond bleu ciel. Ne cherchez pas, ne cherchez rien vous qui êtes en train de jouer dans le jardin de vos parents et grands-parents pendant qu’ils prennent le café après le déjeuner… des secrets de famille qui feraient que votre coquille s’envole, se volatilise, s’écrabouille voire les trois. Une jeune fille apprend ou comprend que son père est également homosexuel, crac ! A partir de là tout valse : elle chante et danse, son partenaire également, divinement bien. Le décor devant lequel ils fonctionnent, composé de panneaux qui sont en fait des miroirs retournés l’un après l’autre, et les effets spéciaux qui les accompagnent, forts ingénieux, sont bluffants. Un rythme désopilant est là. Le comédien est homme-femme ou femme-homme, peu importe, mais c’est un bonheur de plus. Vous entendrez probablement un ronchon dire: « Oui, mais il n’y a pas de vrai scénario, ce ne sont que des séquences accolées les unes aux autres ». On comprend que pour lui le théâtre c’est d’abord… on ne lui en voudra pas. Après le spectacle vous irez déguster des escargots de Bourgogne ou des petits gris, c’est selon, dans ce quartier des Halles où ils figurent toujours aux menus des bonnes maisons. 
Théâtre Les Déchargeurs : 3, rue des Déchargeurs, métro Châtelet. Du jeudi au samedi à 21h30 jusqu’au 20 juin. Réservations : 01 42 36 00 50 et 08 92 68 36 22 et www.lesdechargeurs.fr.

30 avril 2015

Alzheimer, de Jean-Luc Jeener

Mise en scène de Jean-Luc Jeener, avec Muriel Adam, Pierre Bes de Berc, Martine Delor, Christine Liétot, Jean-Dominique Peltier, Bérengère de Pommerol, Syla de Rawsky, Pierre Sourdive.
« Qu’est-ce qui constitue l’être humain ? » commente l’auteur dans une sorte de prologue.
Le titre vous fait-il peur, vous révulse-t-il ? Votre réaction est-elle: « Alzheimer ? Quelle horreur ! » Voyons cela. Soit au début de la pièce sur le plateau un personnage masculin du genre trentenaire qui répète et répète encore : « J’veux du beurre ! » Cet extra-terrestre est assis dans un fauteuil roulant qu’une infirmière déplace quand elle pense ou sent qu’il le faudrait : quelle brave dame… et à sa suite tout l’hosto. Nous revoilà dans un univers Jeenérien, celui d’Outreau, cette autre pièce de notre auteur qui réagit systématiquement aux faits dits de société, ce que les journaleux exploitent pour vous donner le frisson du matin lorsque vous feuilletez un de ces quotidiens inévitables, qu’il soit de droite, de gauche, voire même d’entre les deux mais financé par qui déjà ? Disons tout de suite que c’est une pièce qui nous remue et qu’il faut revoir, tout y étant matière à réflexions qui s’enchaînent. Vieillir pour un être humain a été voulu par Dieu-le-Père, mais Jésus-Christ son Fils a pourtant quitté cette terre à l’âge de trente-trois ans. Paradoxe ou provocation pour nous qui sommes probablement destinés à doubler voire tripler ce score. Il n’y aura pas de musique de scène, non plus que de projections sur écran comme cela a si souvent été le cas ces derniers mois. Nous sommes évidemment dans un hôpital. Sur le plateau face à nous quatre chaises, du genre plastique et pliables ; à la toute avant-scène côté jardin une doctoresse est au travail à sa table devant des dossiers qu’elle consulte méthodiquement. Surviennent deux charmantes petites dames qui dansottent, l’une à la voix angélique déclarant ne croire qu’à l’existence des oiseaux qui la survolent, elle et le monde, et l’autre à la voix toute aussi légère et aux quelques gestes plus que jolis d’une ancienne danseuse classique peut-être. Elles entrent et sortent de scène parlant comme en voix off. Mais l’aumônier de service est là: tout ce qu’il dit vous réconcilie avec la vie vraie même si elle a basculé un tantinet. Cette vraie vie nous guette, nous attend, nous enserre tous, c’est ainsi. L’homme assis et transbahuté parle soudain citant un géant de la littérature. Les dames follettes entrent et sortent de nouveau et le prêtre continue de parler raisonnablement et tendrement. Il nous semble nécessaire de ne rien dire d’une fin que vous aimerez, même et surtout si l’un des personnages quitte la vie d’ici-bas après avoir intégré le fauteuil roulant de son jeune camarade qui a disparu et ne réclame donc plus de beurre ! Vous vibrerez tout le temps que dure cet Alzheimer nécessaire. Les comédiens sont tous touchants et remarquables.


Théâtre du Nord-Ouest, en alternance jusqu’au 19 septembre. Dates et réservations : 01 47 70 32 75 et www. theatredunordouest.com.

23 avril 2015

Music-hall, de Jean-Luc Lagarce

Mise en scène Véronique Ros de la Grange, avec Jacques Michel.
Au centre du plateau un tabouret très haut devant un gigantesque rideau à plis rouges et paillettes avec sur le sol une sorte de tapis du même tissu. Assise dessus une femme habillée d’une robe-manteau stricte, assez courte toutefois pour que ses gambettes qu’elle croise et décroise en deviennent fascinantes d’autant qu’elles se terminent par des chaussures aux talons impressionnants. L’artiste chanteuse se confie à un public qu’elle imagine, mais qui n’existe plus. Elle dit tout et avoue surtout que ses « boys » indispensables ont disparu ; elle fait semblant de croire qu’elle ne sait pas vraiment pourquoi. Elle a une voix chaude et un sourire radieux qu’elle ne cesse de nous offrir, quitte à en faire plus que moins. Mais ça fait partie du métier, de ce métier qu’elle ne peut plus exercer. Les lumières passent du vert au rouge. La voilà qui se lève enfin et descend de son socle. Elle ne fera que quelques pas et y regrimpera vite pour rebalancer les jambes, un coup à droite, un autre à gauche ; on est pris de vertige. Ce qu’elle raconte bien sûr c’est sa vie : enfance au cœur de la France, car elle est une vraie provinciale, du centre. On s’attendrait à ce qu’elle en adopte un parler ou un accent, mais des voix off sont celles des chanteuses qui ont été ses idoles ; dont la si gentille et suave Joséphine Baker. Passages réjouissants et petites musiques crachouilleuses. Soudain une séquence très courte où le comédien qui jouait la fille reprend sa voix de mâle. La salle étouffe de rire. L’acteur qui a définitivement renoncé à son siège ramasse le tissu soyeux posé sur le plateau et s’en fait un costume de scène quasiment impérial. Musique encore et la fin arrive, évidemment indésirée par un public ravi.
La Manufacture des Abbesses, du mercredi au samedi à 19 heures. Réservations : 01 42 33 42 03.

Hosto, par et avec la Compagnie en carton

Textes, mise en scène et interprétation : Marie Astier, Chloé Gogniat, Maxime Migne, Nicolas Luboz, musique Floriane Dardard.
Le monde en blanc de l’hôpital nous l’avons tous fréquenté, voire connu, quoique… Ici vous découvrez le vrai monde de l’hosto débridé, celui que vous n’auriez jamais pu imaginer : ni terne ni impressionnant mais parfaitement gaguesque et déjanté. Un comédien et deux comédiennes dansent, chantent, déplaçant des éléments d’un décor simplissime, et très vite les spectateurs entrent dans le jeu, car c’en est un, et des plus burlesques. Nous ne vous le raconterons surtout pas, d’abord parce que c’est impossible, et pour ne rien gâcher. Vous n’en croyez ni vos yeux ni non plus vos oreilles, et les rires fusent dans la salle, ne s’arrêtant qu’à la toute fin, après l’apparition du médecin, rôle tenu par le comédien qui était d’abord l’infirmier charmant et adoré de ses deux collègues, elles-mêmes également délicieuses. Notez bien que le texte de cette comédie n’évoque surtout pas l’ambiance d’une salle de garde et vous êtes en plein music-hall, du meilleur goût. Le rythme est emballant, pas une seconde on ne décroche. Un rêve ! Dommage que tout ça ne dure qu’une heure et quart. Courrez-y : une bonne décharge vous attend aux Déchargeurs.
Théâtre les Déchargeurs ; du mardi au samedi à 19h30. Réservations : 01 42 36 00 50.

13 avril 2015

Sur Racine, d’après Roland Barthes

Adaptation de Véronique Daniel, avec Alain Bonneval, Véronique Daniel et Mathieu Milesi.
Également avec une vidéo qui vous aidera à vous repérer si vos souvenirs de lycéens n’étaient plus tout à fait au rendez-vous. Nous saluons militairement Roland Barthes, lui qui l’est plus qu’impeccablement voire implacablement, mon général ! A jardin une tenture du genre simple drap blanc sur laquelle seront projetées des images qui vous escorteront joliment avec les titres des pièces dont sont tirés les extraits que les trois comédiens offrent avec générosité mais surtout avec passion. Sur le plateau un tapis à carreaux blancs et noirs, serait-il initiatique ? et, posées sur des petits porte-manteaux bien en vue de longues écharpes de couleurs aussi franches que symboliques que les comédiens arboreront sur l’épaule et dont ils se serviront: elle pour cacher ses cheveux joliment aussi longs que sa tenue de scène - une robe noire - est plutôt du genre court, et eux de manière plutôt gréco-romaine. Il et Elle se confrontent. Elle, désirant savoir pourquoi Lui n’envisage que son devoir d’homme ici-bas. Mais est-elle déjà dans un autre univers? Ils ne se rapprocheront que dans la scène finale et se tomberont élégamment dans les bras. Mais quand Bérénice dit «…sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, sans que de tout le jour je puisse voir Titus » voir Titus devient d’une sensualité tellement désirable. Fin des projections, les comédiens ré-enroulent ce tapis de sol qui n’était qu’en plastique, un autre spectacle les suit et, comme toujours au TNO vous pouvez les rencontrer dans le hall de ce théâtre où peuvent se passer tant de choses fortes étonnantes.
Théâtre du Nord-Ouest, 13 rue du Faubourg Montmartre, dates et réservations : 01 47 70 32 75 et www.theatredunordouest.com.

11 avril 2015

L’homme de paille, de Georges Feydeau

Mise en scène Benjamin Moreau, avec Bruno Blairet et Frédéric Le Sacripan
La paille ? Être sur la paille par exemple ! Le mot paille est donc souvent utilisé pour faire allusion à des misères, oui mais un chapeau de paille d’Italie, cela vous fait fantasmer et frétiller : la perspective d’un vaudeville peut-être ? Ce serait rocambolesque mais paraîtrait court, même si ça basculait de péripéties en péripéties. Cet « homme » -ci est l’histoire déjantée et pétaradante de deux messieurs désireux de rencontrer une certaine Marie qui aurait passé une annonce pour dénicher un candidat pour l’élection du président du parti Radical-Libéral-Social. Deux hommes se présentent donc chez elle, mais elle n’est pas là, ce qui ne les perturbe nullement car ils vont se prendre l’un et l’autre pour la dame en question et se faire une cour hallucinante. Très vite vous avez l’impression qu’il s’agit de lycéens subissant un bizutage ou d’étudiants en médecine en salle de garde. Bref on est les pieds dans le plat ! Les comédiens bougent, dansent, tournicotent, c’est tout juste s’ils ne font pas la roue pour prouver que séduire est leur maître-mot et cela 24 heures sur 24. Malheureusement cela ne dure que 55 petites minutes, mais dès les premières la salle s’est mise à hurler de rire, séduite par ces potaches prolongés qui ne risquent pas de prendre la vérité au sérieux. Le décor n’en est pas vraiment un : des guirlandes d’ampoules sur un rideau de scène de jardin à cour et un canapé en velours rouge où ils feront mine de s’effondrer pour repartir et mieux gigoter. Bien sûr ils arborent des chapeaux de paille …d’Italie ! Le public est ravi et ses commentaires sur le web le montrent joliment. A votre tour !
Théâtre du Lucernaire ; jusqu’au 13 juin du mardi au samedi à 18h30, réservations : 01 45 44 57 34.

10 avril 2015

Elise ou la vraie vie, d’après le roman de Claire Etcherelli.

Adaptation, mise en scène, scénographie et jeu d’Eva Castro.
L’affiche vous fera vous attendrir et aimer cette jeune femme assise probablement sur un banc, les yeux tournés vers le sol ; mais tout ce qu’Eva déclenche est insensé. Ce sont d’abord ses yeux d’extra-terrestres mais aussi sa silhouette et son corps très fins de danseuse classique et surtout sa voix, ou plutôt ses voix car elle en a beaucoup plus que vous ne pourriez l’envisager : toutes sont prenantes. On ressent dans la salle des sortes d’apnées. Cette jeune femme ravissante est comédienne, danseuse et mime et tant d’autres choses ! Elle chante et la musique lui donne une tendre réplique. Mais la vraie vie d’Elise ? Elle a tellement existé au mois de mai 1958 qu’il est bon un demi-siècle plus tard d’en parler à ceux de notre pays qui ont un vrai besoin de comprendre certaines choses. Le dispositif scénique est simple mais hallucinant, tant il est modeste au départ, soit une petite dizaine de cartons d’emballage qu’Eva pousse, repousse et déplace, installe, réinstalle. C’est tout ce dont elle a besoin, avec ce manteau bleu-plutôt-ciel qu’elle endosse par-dessus sa tenue d’ouvrière robotisée. Elle enfile aussi des chaussures élégantes avec talons joliment hauts qui l’enverraient vers les cintres si elle n’avait pas décidé de rester avec nous. Elise ou bien une vie vraie? Les musiques sont simples donc forcément authentiques et belles, vraies elles aussi, direz-vous. Mais que dire encore de l’utilisation de… chut, motus, soit rien. Sortant du théâtre des Abbesses vous aurez le choix de descendre par le sud et de passer devant la maison où vécu Bernard Dimey. Ah Montmartre le soir ! Allez-y ce soir ou bon demain soir.
La Manufacture des Abbesses, jusqu’au 6 mai. Dates et réservations : 01 42 33 42 03.

Espèces d’espaces, de Georges Perec

Mise en scène Anne-Marie Lazarini, assistante à la mise en scène Frédérique Lazarini, scénographie: Dominique Bourde et François Cabanat. Avec Stéphanie Lanier, Michal Ouimet, Andréa Retz-Rouyet.
Des murs ? Il n’y en a surtout pas, l’espace scénique est vide, les voix des comédiens s’y font d’autant mieux entendre. Ils sont trois : Elle est jeune et belle et toute en rouge, Lui est plutôt plus beige, et la dame qui pourrait être leur aïeule est en robe de bon goût et multicolore. Et tout bascule joliment, gentiment. Des tables, mais surtout des chaises que tous trois prennent et reprennent en mains, pour s’asseoir dessus évidemment, même si… un lit plus que nécessaire 25 heures sur 24, vous comprendrez pourquoi en lisant la biographie de Georges ; mais serait-ce nécessaire avant ou après ce spectacle joyeusement débranché de tout ? Ça tournaille et tournicote, les accessoires malins tombent des cintres, ou sont sortis laborieusement des coulisses, aimablement manipulés par notre trio. L’écran nécessaire parce que surréaliste (le mot lâche est lâché, fallait-il le convoquer ou l’invoquer ? provoquer ?) réinvestit tout. Texte-test-prétexte, c’est un délire, qui devrait vous pousser d’urgence à relire un tendre père-Perec. Après avoir tant aimé cette tantine Andréa, si doucette !
Théâtre Artistic Athévains jusqu’au 26 avril. Dates et réservations : 01 43 56 38 32.

22 mars 2015

Une chance inestimable

Une pièce de Fabrice Domnio, mise en scène Arthur Jugnot et David Roussel, avec Guillaume Bouchède, Alain Bouzigues, Fabrice Domnio et Marie Montoya.
Une chance inestimable : un titre paradoxal avec un qualificatif digne du jugement qu’un prof inscrit sur une copie d’élève de Seconde voire Première ou Terminale. Mais le spectacle est court, ça pétarade régulièrement avec des effets spéciaux particulièrement réussis, des fumées virulentes, des bruits de quasi-tonnerre : on comprend pourquoi, il est question d’êtres qui ont décidé de quitter une vie à laquelle ils n’étaient pas adaptés.
La faute à qui ? Hitler est l’un d’entre eux ; coup de chapeau au comédien à moustache qui s’est si bien mis dans sa peau qu’on en pleure de rire (lui hurle avec un accent tudesque violent). Cléopâtre est une fausse diva qui peut hurler aussi quand elle trouve que les bonshommes qui l’entourent sont des machos ou de faux « battants ». Gérard de Nerval est joué par un acteur archi-emphatique qui frissonne régulièrement quand il ne peut s’empêcher d’évoquer ses souvenirs de jeunesse, le reste du temps il serait plutôt charismatique et bon vivant, d’ailleurs Cléopâtre l’aime visiblement beaucoup. Cependant celui à qui elle fait la cour c’est ce jeune homme de 45 ans dont le sosie pend du plafond, la corde au cou. C’est un breton, donc un être obstiné de naissance, très doué et ingénieur mais qui n’a pas été le mari idéal de sa compagne de 39 ans : 39-45 insiste-t-il, ouaf ouaf… la bonne blague ! et si ce ne sera pas la seule.
Il ne faut pas qu’il imite ses camarades, cela ne servirait à rien. Moyennant quoi à la fin il aura remplacé le pantin, son double avec la corde au cou, et dégringolera sur les planches où - nous aurions dû vous le signaler - sur une table basse trône une bouteille de champagne et des coupes. C’était donc elle la responsable de toutes ces folies ou de ces cauchemars. Décor magique, pièce hilarante, à la moralité sympathique. Elle sera donnée à Avignon festival off, pour lequel elle semble devoir cartonner et ce n’est que justice.
Théâtre des Béliers Parisiens, du mardi au vendredi à 20h45, le samedi à 18h et 21h. Réservations :
01 42 62 35 00 et theatredesbeliersparisiens.com.

13 mars 2015

L’idiot de Dostoïevki, Part. 1

Adaptation et mise en scène de David Goldzahl.
Six comédiens dont certains jouent plusieurs rôles (parfois un homme devient une mère noble : c’est gaguesque mais convaincant) et cela brillamment.
Le prince Mychkine que selon l’auteur on prend pour un idiot est en fait un naïf et, un homme de cœur. On comprend que revenu de Suisse où il a été soigné pour une maladie dont on ne vous dit surtout pas le nom, il se voit moqué par les siens qui ne vivent que par et pour l’argent et le pouvoir. Il y a plusieurs mondes entre le prince qui ne voyage qu’avec un baluchon contenant ses « objets personnels » indispensables et ceux qui l’accueillent en faisant semblant de le recueillir.
Evidemment il tombe sous le charme de la jeune femme séduisante qui en fait est une libertine sans scrupules. Il n’y a pas de fin envisageable pour ce qui s’intitule la part.1 (première partie en français) de ce Dostoïevski joué au premier degré par une équipe dynamique voire très remontée dans un décor rudimentaire mais aux lumières violentes et compliquées ce qui constitue un autre paradoxe, avouez-le !
Attendons la part.2 (en français seconde ou deuxième partie) ? Mais, demanderez-vous, où est passée la Sainte Russie profonde de ce Fédor que nous aimons tant ?
Théâtre des Déchargeurs, jusqu’au 11 avril, du mardi au samedi à 21h30. Réservations : 01 42 36 00 50.

09 mars 2015

Une femme seule, de Dario Fo, Franca Rame et Jacopo Fo

Traduction et adaptation  Toni Cecchinato et Nicolas Cochat

Une femme seule, donc peut-être une « femme libérée » en quelque sorte ? Pas vraiment. Pourtant elle fait comme si, et cherche à convaincre mais n’y parvient pas et sera obligée d’utiliser un fusil de chasse qui lui permettra de tirer quelques coups… Pardonnez-nous cette expression de mauvais goût, mais les calembours et calembredaines pullulent dans ce texte qui se veut ravageur ‘à travers’ et surtout ‘à tort’.
Quelques trouvailles de mise en scène cependant : le bras d’homme qui apparait plusieurs fois au fond du plateau et s’agite en direction de la femme pour finir pour la caresser, fait hoqueter de rire. La femme se remet à repasser du linge et Mario Fo enchaîne sur de nouvelles clowneries…
Théâtre La Manufacture des Abbesses, à 19h du mardi au samedi jusqu’au 18 avril. Réservations : 01 42 33 42 03.

06 mars 2015

Primo Levi et Ferdinando Camon : Conversations ou Le Voyage d’Ulysse

D’après « Conversations avec Primo Levi » de Ferdinando Camon - Editions Gallimard 1991. Adaptation : Éric Cénat et Gérard Cherqui.
Sous la voûte un plateau vide, et sur les planches quatre chaises noires et pliantes, deux vers le public et deux à l’arrière-plan où elles ont raison d’être puisqu’elles ne serviront à rien. En effet il y a du paradoxe dans ce spectacle qui n’en est pas vraiment un tant il ressemble à un banal entretien avec un homme exceptionnel mais qui aurait pu être enregistré sur simple magnétophone, à l’époque. A jardin, un jeune monsieur en costume sombre et cravate, poseur de questions inévitables, joint les mains sans les tordre et écoute ce que l’homme gracieux aux cheveux blancs dit, conte et raconte imperturbablement. Cela va vous ronger, vous mettre à mal et vous ressusciter. Soit la shoah et un juif italien ayant vécu et survécu en camp de concentration allemand. Malgré les douleurs mais grâce à ses certitudes de chimiste qui a aimé passionnément ce que sa profession lui a permis de comprendre, pas un instant il ne capitulera. Il doit transmettre… comme tout être voulu par un Dieu à qui il fait confiance. Vous fermez les yeux et Gérard Cherqui parle ; alors vous les ouvrez, il parle encore, Dieu merci. A peine sourit-il mais toujours si tendrement. Les lumières à cour sont beiges comme l’est la tenue si tendrement neutre de Gérard/Primo. Pourquoi y aurait-il une vraie ou vraie-fausse fin ? Vous aviez rouvert les yeux depuis longtemps mais le discours intérieur de Primo Levi vous aidera à faire face à tant de choses auxquelles vous faisiez semblant de clignoter des yeux, du genre « basta », n’est-ce pas?
Théâtre Essaïon, jusqu’au 26 mai, les lundis et mardis à 19 heures 30. Réservations : 01 42 78 46 42.

02 mars 2015

Phèdre, de Jean Racine

Mise en scène : Jean-Luc Jeener, costumes : Catherine Lainard, lumières : Jean-Luc Jeener
avec Jean-Paul Audran (ou Christophe Haley), Eloïse Auria, Anne Coutureau, Amélie Fromont, Marie Hasse, Fabien Floris et Alfred Luciani.
Production Compagnie de l’Elan et Théâtre Vivant.
On se souvient que le plus célèbre théologien janséniste contemporain de l’auteur avait déclaré que Phèdre était « une chrétienne à qui la grâce avait manqué ». Euripide et Sénèque nous avaient fait le récit de l’effroyable parcours de cette femme singulière, épouse du roi Thésée mais aussi belle-mère d’un très jeune homme, ce prince Hippolyte qui ressemble tant à son géniteur qu’elle en est tombée éperdument amoureuse. Mais Hyppolyte est épris d’Aricie. La nouvelle de la mort de Thésée déclenche tout puisque Phèdre ose alors déclarer à son beau-fils la passion qu’elle éprouve pour lui. Tout bascule lorsque Thésée revient : la nouvelle de sa mort était fausse et tout s’écroule pour son épouse. Œnone sa nourrice et confidente est en fait la cause de ces catastrophes. Elle les a déclenchées en voulant protéger celle sans qui sa vie n’aurait pas de sens. La suite et la fin nous les connaissons : mort d’Hippolyte dont Phèdre et Œnone sont responsables car elles l’ont conduit au désespoir. Phèdre décide de quitter la vie et absorbe du poison. Elle meurt et Thésée est effondré mais les dieux ne l’abandonnent pas, responsables qu’ils sont : il doit échapper à la mort et survivre mieux que tout autre.
Jean-Luc Jeener a voulu une mise en scène aussi percutante qu’attendrissante comme le sont ses conclusions et comme le sont ses comédiennes, ces jeunes femmes à qui la grâce physique ne manque pas ; elles sont proches de la terre et du sol sur lequel elles s’allongent parfois telles des enfants mal dans leur peau. Elles en viennent à ramper comme des animaux. Leurs douleurs et leurs doutes les accablent.
Elles ne balbutient pas comme le font leurs partenaires masculins, du moins au début de la pièce, mais elles paraissent cependant tout à fait immatures.
Au centre du plateau, quasi imperturbable est assise une jeune femme avec dans les mains une sorte de gros chapelet dont elle entrechoque les boules régulièrement martelant le temps sauf à la fin de chaque acte. Aucune musique, pas d’éléments de décor à part un banc de jardin où certains personnages iront s’asseoir mais le moins souvent possible.
Les costumes des hommes sont de longues redingotes noires. Phèdre est en robe noire aussi et les deux autres actrices sont en bleu ou rouge vif. La scène étrange avec les nombreux escaliers qui y mènent est devenue la ligne dangereuse où régulièrement atterrit une arme tenue à la main par les personnages principaux, puis abandonnée au moment où elle devrait servir.
Trois heures passent très vite, tout étant devenu inexorable. Les voix et les vers claquent ou attendrissent, tour à tour. Anne Coutureau est une Phèdre sidérante quand elle parle tendrement ou quand elle hurle telle une bête féroce à l’agonie.
Émotion et fragilité des êtres qui ne peuvent rester humains car guettés par les dieux de l’Olympe. Le corps pitoyable de Phèdre demeure étendu sur les marches centrales du plateau tandis que sortent Thésée et ses confidents. Noir et tonnerre d’applaudissements.
Théâtre du Nord-Ouest. Dates et réservations : 01 47 70 32 75 et www.theatredunordouest.com

23 février 2015

La Reine de Césarée, de Robert Brasillach

Corneille laisse Bérénice renoncer volontairement à la main de Titus ; chez Racine les motivations de Titus, les espérances et les craintes de Bérénice aboutissent dans un mouvement harmonieux à une séparation librement consentie. Brasillach amoureux de sa Reine lui ménage une rencontre encore avec l’empereur. Ils se sont aimés pendant une guerre d’asservissement total. Le rêve du jeune Romain ressemblait alors au «mot nacré, ce mot du fond des mers : le bonheur». Ecartelée entre nostalgie et espoir elle s’obstine : «Je veux rester, c’est tout». Ils passeront une nuit ensemble et elle se résignera à partir. «Tout nous sépare, nous-mêmes, Rome et nos races». Les confidents: Paulin et Phénice sont les commentateurs juvéniles de la tragédie dont Anthiochus patelin et grave est un «fonctionnaire» tout dévoué à la reine. La scène où Titus et Bérénice se redisent tout n’est que tendresse et retenue, les comédiens émeuvent. La langue exploratoire, vigoureuse, poétique de Brasillach fait entendre le cri du cœur, celui de la chair et celui de l’âme.

Théâtre du Nord-Ouest. Dates et réservations : 01 47 70 32 75 et www.theatredunordouest.com.

20 février 2015

Ceux de 14

Mise en scène et interprétation : Olivier Lacut ; collaboration artistique : Delphine Darvenne, Editions Flammarion 1983.
Bien entendu une lecture de textes n’est pas une pièce de théâtre et on s’y prépare d’une manière spéciale puisque l’on sait que l’émotion viendra seulement des mots et des phrases dits par les comédiens face à un pupitre et tournant leurs pages généralement de façon fascinante : il le faut ce sera leur seule gestuelle. Leur voix devant faire tout le travail passionnant qui s’impose.
Cette fois-ci dans la salle envoûtante au sous-sol des Déchargeurs le lecteur ressemble à un professeur qui ne veut surtout pas perturber des élèves dont on sait maintenant comment ils réagissent, en douce ou pas. Dans la salle quelques gamins d’une dizaine d’années gigoteront un brin puis écoutant les conseils de leur mère qui les a emmenés là sans leurs camarades de classe, donc assis plus calmement aux côtés de leurs parents. Ils sont visiblement touchés par les descriptions de soldats souffrant atrocement et mourant dans des tranchées ou pas, les corps devenus de la viande. Genevoix les décrit de manière plus que réaliste ; il y aurait de quoi défaillir si la voix du comédien prenait la moindre inflexion. Ce ne sera pas le cas. Olivier Lacut lit imperturbablement puis fait signe à deux jeunes filles d’une douzaine d’années vêtues comme lui de chemisiers blancs et de pantalons archi-simples du genre « jeans ». Elles lisent à leur tour des textes de ces poètes mythiques des années 14 et suivantes qui au demeurant ont vécu les guerres plutôt par procuration à la différence de Genevoix. Signe à la régisseuse qui nous fait entendre des chants patriotiques enregistrés par celles et ceux qui s’étaient donné pour mission de faire vibrer nos familles. La Madelon vient donc nous servir à boire. Les lumières éclairant les textes du comédien se sont éteintes. Elles se rallument et ça repart comme en quatorze.
Vous ne vous êtes pas rendus compte que l’émotion qui ne nous avait pas étouffés au départ et qui faisait la pause quand Lacut empoignait sa bouteille d’eau minérale en plastique et buvait un coup à la santé non pas, pensons-nous, du Roi de France, et tant pis pour la Reine d’Angleterre qui nous a déclaré la guerre ! Pause, re-lumières et nous voilà à nouveau au front. Étonnamment l’effet Genevoix nous remonte à la gorge. Les jeunes filles redisent les poèmes indispensables et les anciens 78 tours refonctionnent. Et cela jusqu’à la fin de cette petite heure nécessaire pour les collégiens et lycéens actuellement en vacances à Paris qui ne connaissent les conflits que grâce au cinéma et à la télévision avec bruits et musiques de fond.
Rassurez-vous : vous serez bouleversés, même si l’écriture de Maurice Genevoix est parfois volontairement lourde avant d’être poignante.
Théâtre des Déchargeurs, salle La Bohême, jusqu’au 16 avril, les jeudis à 19h30. Réservations : 08 92 68 36 22 et 01 42 36 00 50.