19 janvier 2015

Céline / Proust : une rencontre ?

Sous-titre « Faire bouillir le chevreau dans le lait de sa mère », adaptation Emile Brami et Michel Hirsch, mise en scène Ivan Morane, avec Ivan Morane, Silvia Lenzé et la voix de Marie-Christine Barrault.
Sortis d’un pareil spectacle comment pourrions-nous faire pour vous encourager à aller le voir et même le revoir dans ce théâtre dont la programmation - vous l’avouerez - est étonnante et dont l’équipe qui le dirige prend régulièrement des risques, ce que ne font pas, hélas, tant de théâtres considérablement plus vastes et de renommée internationale ; raisons économiques sans doute, mais pas seulement : les pesanteurs culturelles y ont aussi leur place. Venons-en à nos deux protagonistes : Céline et Proust, auteurs considérés aujourd’hui comme majeurs, voire gigantesque. C’est un fait, acceptons-le, laissant à chacun la liberté d’y mettre la coloration qu’il jugera opportune.  Notons tout de suite qu’historiquement, ils ne se sont jamais rencontrés. Céline n’avait que 28 ans à la mort de Proust. Une génération les sépare. Ici le comédien qui interprète les textes confondus ou alternés des deux auteurs, réussit une symbiose inouïe dont nous avons du mal à nous extraire ; elle est une des qualités majeures de la pièce. Mais ce qui apparaît très vite comme le plus fascinant est sans conteste l’amour qu’ils ont pour leurs génitrices, mères admirables et si originales que le père à côté… Passons ! Des mères à qui ils disent tout, confient tout, avouent tout. Les seules personnes sans doute qu’ils aient véritablement aimées. Des mères dont il n’est pas exagéré de dire qu’ils leur vouaient un véritable culte. Ce qui explique bien des choses chez l’un comme chez l’autre.
Sur la scène le comédien magistral doit beaucoup à sa partenaire musicienne qui excelle au violoncelle et à la viole de gambe, et dont on peut regretter qu’elle ne joue pas aussi de ce sitar indien considéré par beaucoup comme mythique et qui aurait bien sa place, nous semble-t-il dans cet ensemble. Elle chante divinement et vous la découvrez dans cette longue robe d’une grâce folle dont l’effet au moment des saluts est saisissant. Cependant qu’à jardin officie, assise, une dame simple qui est en fait la régisseuse du spectacle, mais aussi celle qui cuisinera et servira ces plats odorants qu’une rencontre entre hommes de goût rend indispensables pour qu’ils se « mettent à table » pour de bon. Révéler la fin d’un pareil spectacle n’est pourtant pas souhaitable. Elle le serait peut-être si vous n’avez pas eu la bienheureuse occasion d’aller voir « Faire danser les alligators sur la flûte de pan » également mis en scène par Ivan Morane et joué par Denis Lavant, seul en scène, extravagant, sarcastique, sardonique, mais souriant à vous en rendre tous fous. Ces deux spectacles complémentaires constituent une aubaine cette saison à Paris. Ce serait bien dommage qu’ils n’aient pas tout le succès qu’ils méritent.
Théâtre des Déchargeurs, du mardi au samedi à 19h30. Réservations : 01 42 36 00 50 et www.lesdechargeurs.fr

Britannicus, de Jean Racine


Amour, gloire et trahison dans les hautes sphères.
Il est toujours passionnant d’entendre ce que disent les spectateurs sortant d’un théâtre. Dans quel état d’âme sont-ils ? Quel règlement de compte la pièce peut-elle aider à faire ?
Le parti-pris de Florence Marschal qui interprète le rôle principal en alternance c’est d’en faire une sorte de comédie pour cabaret voire même café-théâtre des années soixante. Ça s’étreint, ça se tripote, ça se ré-embrasse.
Comment vous rendre compte ou vous raconter ce que la compagnie 'L’air du verseau' fait de la pièce la plus joué et peut-être la plus célèbre des douze dues à Racine. Il y est question de famille recomposée comme l’on dirait aujourd’hui mais surtout de jalousie, de haine viscérale, de désir insurmontable tout cela entraînant forcément mort d’homme. Ici c’est par empoisonnement, bien que le meurtrier déclare de son rival « j’embrasse mon rival mais c’est pour l’étouffer » avant de mettre fin à ces jours à l’aide de poison qu’il lui verse dans le verre avec lequel il va trinquer.
Et tout cela pour récupérer sa dulcinée - histoire sordide de déséquilibré affectif dirait-on de nos jours. Effectivement c’est de déséquilibre qu’il s’agit. La mise en scène suggère que ces hommes, tous plus virils les uns que les autres, se dopent grâce aux boissons qu’ils ne cessent d’ingurgiter et qui sont placées sur une tablette à jardin : on en compte une dizaine, du genre de celles qu’on trouve dans les McDo de notre siècle. Vous avez compris que décors et costumes sont ceux que vous trouvez de nos jours, que les jeunes filles en mini-jupes ont une dégaine archi-sexy. Vous avez une sensation de gaudriole… et que cette version a été concoctée pour que les gamines et gamins qui risquent de l’étudier au lycée le fassent en se tordant de rire. Le rire étant toujours et de plus en plus le propre de l’homme en l’époque trouble que nous vivons, vous en conviendrez.
Vous aviez compris que la compagnie 'L’air du verseau' ne pouvait que déjanter, ce signe astrologique étant celui de gens souvent aussi facétieux qu’imaginatifs, plus que drolatiques, décalés. Les interprètes sont convaincants et se font parfaitement entendre. Mention spéciale pour tous et particulièrement pour celui qui est un Narcisse perturbant.
Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre Racine : l’intégrale, jusqu’en avril. Dates et réservations : 01 47 70 32 75 et www.theatredunordouest.com.

14 janvier 2015

La colère du Tigre, de Philippe Madral

Avec Claude Brasseur, Michel Aumont, Sophie Broustal, Marie-Christine Danède. Mise en scène Christophe Lidon.
La pièce se donne depuis 4 mois et on ne voit pas bien pourquoi elle s’arrêterait tant elle est exceptionnelle. Tout a été fait pour cela, il est vrai, et l’on ne sait pas par où commencer les louanges.
Par le décor peut-être, qui outre ses éléments principaux est aussi constitué d’images vidéo étonnantes et très séduisantes qui disent tout, autant qu’elles illustrent les mondes de ces deux amis de toujours qui se rencontrent au bord de l’océan. Ils sont du troisième âge et célèbres depuis longtemps dans des domaines aussi éloignés qu’opposés. Le Tigre c’est Clémenceau, grand homme politique à qui la France doit beaucoup, du moins selon la version officielle, et Monet le peintre impressionniste connu par les fameux nymphéas, ces fleurs qu’il nous a appris à aimer. C’est au sujet de ses tableaux que nos deux hommes vont faire semblant de s’affronter, Monet ayant détruit l’un deux.
Mais pourquoi le Tigre s’est-il mis en colère ? Est-ce quelque chose d’habituel chez lui ? Demandez à ceux qui le connaissent et vivent auprès de lui. D’abord à sa domestique, cette redoutable femme qui connait ses goûts, son mode d’emploi et ses horaires de vie. Ou encore à cette femme charmante qui fait mine de n’être là que pour l’obliger à rédiger ses mémoires qui seront une leçon d’histoire pour les générations futures. On apprend de cette mère de famille que sa fille s’est supprimée ce qui ne l’empêche pas de redonner un sens à son existence et d’aider Georges à tout nous dire pour que la France reste « fille aînée de l’Europe ».
La distribution atteint un sommet ; Michel Aumont est un Monet barbu convaincant, et Claude Brasseur un Clémenceau époustouflant. Les comédiens s’interpellent dès le début d’une voix plutôt râpeuse : le ton est donné et l’atmosphère s’installe. Quant à l’accent désopilant du Nord de la France de la domestique, ce sera la gourmandise de plus. Elle met la table, sert des plats qu’elle a confectionnés. Elle ôte la nappe et rejoint sa cuisine d’où elle entend tout et dont elle sort quand il le faut et remet en ordre non seulement la salle à manger, les chaises mais aussi les propos de « Monsieur ». C’est réjouissant et la salle réagit joliment, chaque fois que la grande et gracieuse jeune femme se manifeste. Elle finit par tomber dans les bras de Clémenceau. La scène est émouvante et l’on goûtera pleinement les images du bord de mer au ciel bleu traversé d’oiseaux.
Théâtre Montparnasse, jusqu’au 28 février ; du mardi au vendredi à 20h30, le samedi à 17h30 et 20h30. Réservations : 01 43 22 77 74 et theatremontparnasse.com.

04 janvier 2015

Brigade financière, de Hughes Leforestier

Mise en scène d’Anne Bourgeois, avec Nathalie Mann et Hughes Leforestier.
Performance, gageure ou les deux ? Le texte et sa théâtralisation sont bien les deux et plus encore. D’abord et surtout des rôles inversés. La femme est le personnage qui interroge encore et encore et traque l’homme, au départ plus que mal à l’aise : c’est un homme d’affaires donc de pouvoir et de finance de classe internationale qui a toujours tout réussi ; il n’avait jamais pensé une seconde qu’une jolie femme à la voix qui se veut râpeuse de femme-prof derrière son bureau puisse un jour lui poser question sur question, à lui maintenant mis en garde-à-vue, situation qui lui semble un gag de mauvais goût sans plus. Bien sûr vous avez immédiatement  pensé à Eva Joly, cette redoutable femme au parcours insensé qui apprit tout de l’existence en exerçant des dizaines de fonctions ou de métiers les plus divers, issue qu’elle était d’une famille plutôt modeste d’agriculteurs norvégiens, mais qui avoua un jour avoir compris qu’elle ne voulait ou ne voudrait jamais laisser à personne « le temps de se venger ». A partir de là vous pouvez envisager de découvrir la vraie figure de ce personnage qu’est la brigadière de Hughes Leforestier.
Anne Bourgeois met en scène sobrement et brillamment un texte parfaitement ficelé monté autours de trois axes : « honte, mensonge, espoir » d’un auteur pour qui la langue française est probablement sa vraie raison de respirer, donc d’exister. Cet amour de la langue transcende la pièce et lui donne une partie de son souffle.
Vous vous doutez bien que la fin ne sera surtout pas celle que vous auriez pu envisager au premier abord et le suspens durera tout le temps de cette garde-à-vue peu ordinaire.
Moralité : un bon exposé de ce qui s’est réellement passé en France ces dernières années dans certains cabinets de juges d’instruction pugnaces, parfois venimeux. Et la présentation somme toute assez juste de grands patrons aux pouvoirs colossaux et cependant un brin naïfs sur la réalité de leur puissance. Des duels dont la presse et l’opinion publique qu’elle formate se sont régalés. Sans voir que derrière tout cela des puissances voilées veillent soigneusement à freiner tout débordement. On sait bien qu’aujourd’hui justice et théâtre se récupèrent, pour votre plus grand plaisir.


Cette pièce a été jouée au Festival d’Avignon off trois années d’affilées à guichet fermé. Elle se donnera à partir du 21 janvier jusqu’au 31 mars au Ciné XIII Théâtre, 1 avenue Junot, Paris 18ème. Réservation au 01 42 54 15 12. Un théâtre où vous serez toujours reçus par une équipe souriante et avisée.