23 février 2015

La Reine de Césarée, de Robert Brasillach

Corneille laisse Bérénice renoncer volontairement à la main de Titus ; chez Racine les motivations de Titus, les espérances et les craintes de Bérénice aboutissent dans un mouvement harmonieux à une séparation librement consentie. Brasillach amoureux de sa Reine lui ménage une rencontre encore avec l’empereur. Ils se sont aimés pendant une guerre d’asservissement total. Le rêve du jeune Romain ressemblait alors au «mot nacré, ce mot du fond des mers : le bonheur». Ecartelée entre nostalgie et espoir elle s’obstine : «Je veux rester, c’est tout». Ils passeront une nuit ensemble et elle se résignera à partir. «Tout nous sépare, nous-mêmes, Rome et nos races». Les confidents: Paulin et Phénice sont les commentateurs juvéniles de la tragédie dont Anthiochus patelin et grave est un «fonctionnaire» tout dévoué à la reine. La scène où Titus et Bérénice se redisent tout n’est que tendresse et retenue, les comédiens émeuvent. La langue exploratoire, vigoureuse, poétique de Brasillach fait entendre le cri du cœur, celui de la chair et celui de l’âme.

Théâtre du Nord-Ouest. Dates et réservations : 01 47 70 32 75 et www.theatredunordouest.com.

20 février 2015

Ceux de 14

Mise en scène et interprétation : Olivier Lacut ; collaboration artistique : Delphine Darvenne, Editions Flammarion 1983.
Bien entendu une lecture de textes n’est pas une pièce de théâtre et on s’y prépare d’une manière spéciale puisque l’on sait que l’émotion viendra seulement des mots et des phrases dits par les comédiens face à un pupitre et tournant leurs pages généralement de façon fascinante : il le faut ce sera leur seule gestuelle. Leur voix devant faire tout le travail passionnant qui s’impose.
Cette fois-ci dans la salle envoûtante au sous-sol des Déchargeurs le lecteur ressemble à un professeur qui ne veut surtout pas perturber des élèves dont on sait maintenant comment ils réagissent, en douce ou pas. Dans la salle quelques gamins d’une dizaine d’années gigoteront un brin puis écoutant les conseils de leur mère qui les a emmenés là sans leurs camarades de classe, donc assis plus calmement aux côtés de leurs parents. Ils sont visiblement touchés par les descriptions de soldats souffrant atrocement et mourant dans des tranchées ou pas, les corps devenus de la viande. Genevoix les décrit de manière plus que réaliste ; il y aurait de quoi défaillir si la voix du comédien prenait la moindre inflexion. Ce ne sera pas le cas. Olivier Lacut lit imperturbablement puis fait signe à deux jeunes filles d’une douzaine d’années vêtues comme lui de chemisiers blancs et de pantalons archi-simples du genre « jeans ». Elles lisent à leur tour des textes de ces poètes mythiques des années 14 et suivantes qui au demeurant ont vécu les guerres plutôt par procuration à la différence de Genevoix. Signe à la régisseuse qui nous fait entendre des chants patriotiques enregistrés par celles et ceux qui s’étaient donné pour mission de faire vibrer nos familles. La Madelon vient donc nous servir à boire. Les lumières éclairant les textes du comédien se sont éteintes. Elles se rallument et ça repart comme en quatorze.
Vous ne vous êtes pas rendus compte que l’émotion qui ne nous avait pas étouffés au départ et qui faisait la pause quand Lacut empoignait sa bouteille d’eau minérale en plastique et buvait un coup à la santé non pas, pensons-nous, du Roi de France, et tant pis pour la Reine d’Angleterre qui nous a déclaré la guerre ! Pause, re-lumières et nous voilà à nouveau au front. Étonnamment l’effet Genevoix nous remonte à la gorge. Les jeunes filles redisent les poèmes indispensables et les anciens 78 tours refonctionnent. Et cela jusqu’à la fin de cette petite heure nécessaire pour les collégiens et lycéens actuellement en vacances à Paris qui ne connaissent les conflits que grâce au cinéma et à la télévision avec bruits et musiques de fond.
Rassurez-vous : vous serez bouleversés, même si l’écriture de Maurice Genevoix est parfois volontairement lourde avant d’être poignante.
Théâtre des Déchargeurs, salle La Bohême, jusqu’au 16 avril, les jeudis à 19h30. Réservations : 08 92 68 36 22 et 01 42 36 00 50.

16 février 2015

Le bouffon du président

Une comédie féroce d’Olivier Lejeune avec Franck de Lapersonne, Michel Guidoni, Cécile de Ménibus, Fabienne Chaudat et Frédéric Bodson.

L’auteur et metteur en scène avoue avoir toujours alterné théâtre et music-hall et cette fois encore dès le début du spectacle, la salle toute émoustillée, applaudit à tout rompre. Il y a de quoi ! Ça pétarade avec jeux de mots, plaisanteries bien fagotées et blagues en tout genre : on serait presque au café-théâtre, même si la salle des Variétés est considérable et d’un grand chic avec ses lustres étonnants. Sur le plateau le décor est minime : à jardin une espèce de scène en demi-cercle fermée régulièrement par des rideaux rouges et dont quelques marches mènent à une sorte de petite scène. Une large porte en métal donne peut-être sur des escaliers à gauche et à droite vers les coulisses ou la rue. Au centre une table pour salle de conférences présidentielles évidemment ; derrière elle un homme en cravate qui va très vite… « mais bon sang mais c’est bien sûr… » la voix du comédien, ses intonations vous l’avez immédiatement reconnu même s’il se nomme François Nicoly. Quant au bouffon du Roi c’est Franck de Lapersonne dont la voix aux intonations rigolardes tonitrue. Deux jolies dames en font autant pour pouvoir se faire entendre jusqu’au poulailler ! L’idée c’est qu’un ancien président veut se faire réélire pour un prochain mandat et qu’il lui faut bien constituer son équipe. Les deux jolies dames servent sa cause parfaitement et ce n’est que justice car il est pratique, très doué, à l’esprit revanchard et à l’humour pointu. Il est du genre agité et quand il se lève et marche ça hoquette de rire dans la salle. Rafales d’applaudissements qui ne troublent pas les deux dames non plus qu’un troisième comparse nécessaire, arrivé plus tard. Ça déménage de plus en plus, les blagues s’accumulent, on a même l’impression que l’équipe sur scène en rajoute qui sont imprévues. Le bouffon fait une cour pressante à la collaboratrices blonde de l’ex et futur président. Le bouffon ressemble de plus en plus à un Falstaff. Les applaudissements sont à leur comble quand – coup de théâtre – l’excellentissime Michel Guidoni se met à chanter relayé par un micro : on est au music-hall pour de bon. Le bouffon - Lapersonne – se met à danser divinement bien, mais tout seul, et on sent à peine qu’on approche de la fin, tant on délire.
Nous n’avons pas pu compter le nombre de rappels que cette troupe rodée de camarades délirants suscite. C’en est presque trop, mais vous étiez prévenus : cette comédie est résolument féroce, et pas pour les raisons que vous auriez envisagées, évidemment.
Théâtre des variétés, du mardi au samedi à 20 h, samedi et dimanche à 16h30. Réservations : 01 42 33 09 92 et www.theatredesvarietes.fr.

14 février 2015

Histoire vécue d’Artaud-Mômo

D’après la Conférence du Vieux Colombier
Un homme assis derrière une table de conférence petite et résolument moche. Il se lèvera plusieurs fois ré-endossant un manteau lamentable ôté systématiquement une dizaine de fois. Il a des cheveux pendants et mal soignés, des yeux exorbités, une voix d’halluciné plus qu’hallucinante, des gestes saccadés, des mains aux doigts à demi-recroquevillés. Il est un Artaud insoutenable et vociférant dont on comprend vite que pour lui le théâtre doit être celui  « de la cruauté » et encore « un théâtre de sang ».
Damien Rémy, le Mômo nous accroche et la mise en scène de Gérard Gelas, un des papes du festival d’Avignon à la tête du célèbre Chêne noir a choisi les Mathurins pour y proposer cette pièce.
L’ayant découvert aux Mathurins vous aurez envie de la revoir à l’automne ; entretemps vous en aurez parlé autours de vous, et nous pensons qu’il y aura de nombreux jeunes et étudiants qui à la rentrée prochaine ne la manqueront pas.

Théâtre des Mathurins
, 36 rue des Mathurins, Paris 8ème, du mardi au samedi à 19 heures, dimanche à 15 heures. Réservations : 01 42 65 90 00 et 01 42 65 90 01.

08 février 2015

Le Clochard stellaire

Pièce de Georges de Cagliari, mise en scène de Sara Veyron interprétée par Pierre Margot
Avec, entre autres, des poèmes de René Char, Nazim Hikmet, Antonin Artaud, Pablo Neruda, Louis Aragon, Allain Leprest, mais aussi de Walt Whitman, Andrée Chedid, Junzaburo Nishiwaki, et Georges de Cagliari.
De la folie avant toute chose, et pour cela… des décors avec lumières interstellaires et d’abord une brouette roue en l’air sous laquelle le comédien est renversé et dont il émerge avec peine. Il se retrouvera contre elle à la fin dans une lumière rougeoyante. De petites étoiles dans les cintres, et des feuilles de papiers descendant de ces mêmes cintres. Et ne nous dites pas que cela vous rappelle une certaine autre mise en scène avec un certain Denis Lavant sous des feuilles du genre linges familiaux ou pas, mis à sécher sur un fil plus que symbolique. Ici des symboles il y en a autant que d’images. Et le ciel demeure étoilé, même si le désespoir reste de saison pour un mortel qui ne sait que trop qu’il l’est aussi... et nous de même. Donc ça ne peut que décoller. La voix ou rauque ou céleste du comédien vous y aide. Il reprend sa brouette, jette à terre les livres, ces volumes devenus inutiles ; il repart vers les étoiles, et nous lui en décernons une pour sa performance.
La Manufacture des Abbesses, jusqu’au 28 février, du mercredi au samedi à 19 heures. Réservations : 01 42 33 42 03 et manufacturedesabbesses.com

05 février 2015

Zazie dans le métro

De Raymond Queneau, mise en scène, adaptation de Sarah Mesguich, avec Joëlle Luthi (ou Léopoldine Serre), Jacques Courtès, Charlotte Popon (ou Amélie Saimpont), Tristant Willmott (ou Alexis Consolato), Alexandre Levasseur, Frédéric Souterelle.

C’est une coïncidence ou plutôt une chance que les auteurs des deux pièces qui ont marqués la jeunesse de nos parents et surtout grands-parents aient pour personnages principaux des enfants d’une dizaine d’années : l’un est le petit Prince d’Antoine de Saint Exupéry né en 1900, et elle c’est cette gamine «audacieuse, mal élevée, irrésistible» créée par un Queneau son contemporain.
Pour Zazie qui s’exprime dans un argot aussi pétaradant que savoureux et ravageur le métro parisien n’est pas la découverte dont elle rêve depuis toujours. D’ailleurs il sera en grève à son arrivée dans la capitale, bon débarras en somme et merci à la metteur en scène de ce spectacle qui fait rugir de rire la salle, ce théâtre rouge, pendant une heure et demie qui passe comme un éclair.
Notez que le décor et les soi-disant accessoires sont d’un réalisme renversant : cette petite automobile par exemple d’où la gamine sort pour monter sur son toit, ces tables et chaises sur lesquelles elle danse ou saute continuellement comme un vibrion, remettant en permanence l’univers de ses parents et proches en question.
Les comédiens interprétant les rôles de ces adultes qu’elle tourne en ridicule sont tous à la hauteur de celle qui ne cesse de clamer « mon c… sur la commode ! »
La mise en scène vous tournera la tête. Les déplacements et les déguisements des interprètes qui, quasi méconnaissables, jouent chacun plusieurs rôles sont réjouissants ; comme l’est le personnage de cette anti-pimbêche. Vous débarquerez sidérés mais ravis du Lucernaire et seules des « prout prout ma chère » n’auront sur les lèvres qu’un sourire blasé.
N’empêche que vous les retrouverez, eux et elles, sur le quai du métro les ramenant dans leurs quartiers chicos.

Théâtre du Lucernaire, du 28 janvier au 12 avril, du mardi au samedi à 20H00 et dimanche à 17H00. Réservation : 01 45 44 57 34 et www.lucernaire.fr.

04 février 2015

Blind date ou l’Amour à perte de vue, de Mario Diament

Traduction de Françoise Thamass, avec John McLeann, Dominique Arden, Raphaël Cambray, Ingrid Dannadieu, Victor Haïm, André Nerman.
Dans un univers étrangement béckettien, un homme une canne à la main et aveugle récent affirment avoir toujours eu vue sur tout. Débarquent des gens de sa famille très proche qui lui racontent et se racontent… Ils ne se connaissent pas forcément au moment où il le faudrait et on en apprend des vertes pas forcément mures puisque la couleur n’est plus là pour notre aveugle. Victor Haïm, dans le sillage de son « Comment harponner le requin », ce squale dont il a parfois la tête - qu’il nous pardonne – au sympathique rictus, est assurément parfait. Sa troupe, donc sa famille, lui dédie des répliques toujours aussi décapantes qu’émouvantes. Le décor n’occupant qu’un tiers de la scène, le troisième consistant en un encadrement de porte menant aux coulisses ; entre les deux un espace donnant de l’ampleur au tout. Les lumières, minimales, sont très ciblées en parfait accord avec l’ensemble.
Théâtre de La Huchette, du mardi au vendredi à 21 heures, samedi à 16 heures. Réservations : 01 43 26 38 99.

Fin de Partie, de Samuel Beckett

Mise en scène : Jean-Claude Sachot, assisté de Bérengère de Pommerol, avec Philippe Catoire, Jérôme Keen, Marie Henriau et Gérard Cheylus. Production : Toby or not.
Pièce mythique et démontante, un classique dont on se relève mal, voire très mal comme le fait le personnage central, cet aveugle-né qui bascule avec son fauteuil pour handicapé, après que son aide-soignant ait fait un numéro vengeur donc sonore de videur de poubelles. Dans celles-ci étaient remisés Nell et Nagg, fantomatiques géniteurs, à peine présents et peu audibles, de celui qui prétend qu’une certaine partie va s’achever laquelle, le ciel soit loué, est très loin de sa fin car il a tant de choses à dire encore... et non-dire aussi. Tout ici est tour à tour consternant et jubilatoire voire consternant parce que jubilatoire, et que tout est jeu (« je » aussi et enjeu) et rebelote n’est-ce pas, puis qu’il est question de jeu, forcément ! La troupe qui nous avait fait attendre Godot récidive. Trente-six représentations ont été voulues dans ce théâtre au cœur de la capital où l’on est toujours si bien reçu, ce qui pour nous compte infiniment, comme nous le disons si souvent.
Théâtre Essaïon, 4 rue Pierre au Lard, jusqu’au 4 avril. Du jeudi au samedi à 21 heures 30. Réservations : 01 42 78 46 42.