22 mars 2015

Une chance inestimable

Une pièce de Fabrice Domnio, mise en scène Arthur Jugnot et David Roussel, avec Guillaume Bouchède, Alain Bouzigues, Fabrice Domnio et Marie Montoya.
Une chance inestimable : un titre paradoxal avec un qualificatif digne du jugement qu’un prof inscrit sur une copie d’élève de Seconde voire Première ou Terminale. Mais le spectacle est court, ça pétarade régulièrement avec des effets spéciaux particulièrement réussis, des fumées virulentes, des bruits de quasi-tonnerre : on comprend pourquoi, il est question d’êtres qui ont décidé de quitter une vie à laquelle ils n’étaient pas adaptés.
La faute à qui ? Hitler est l’un d’entre eux ; coup de chapeau au comédien à moustache qui s’est si bien mis dans sa peau qu’on en pleure de rire (lui hurle avec un accent tudesque violent). Cléopâtre est une fausse diva qui peut hurler aussi quand elle trouve que les bonshommes qui l’entourent sont des machos ou de faux « battants ». Gérard de Nerval est joué par un acteur archi-emphatique qui frissonne régulièrement quand il ne peut s’empêcher d’évoquer ses souvenirs de jeunesse, le reste du temps il serait plutôt charismatique et bon vivant, d’ailleurs Cléopâtre l’aime visiblement beaucoup. Cependant celui à qui elle fait la cour c’est ce jeune homme de 45 ans dont le sosie pend du plafond, la corde au cou. C’est un breton, donc un être obstiné de naissance, très doué et ingénieur mais qui n’a pas été le mari idéal de sa compagne de 39 ans : 39-45 insiste-t-il, ouaf ouaf… la bonne blague ! et si ce ne sera pas la seule.
Il ne faut pas qu’il imite ses camarades, cela ne servirait à rien. Moyennant quoi à la fin il aura remplacé le pantin, son double avec la corde au cou, et dégringolera sur les planches où - nous aurions dû vous le signaler - sur une table basse trône une bouteille de champagne et des coupes. C’était donc elle la responsable de toutes ces folies ou de ces cauchemars. Décor magique, pièce hilarante, à la moralité sympathique. Elle sera donnée à Avignon festival off, pour lequel elle semble devoir cartonner et ce n’est que justice.
Théâtre des Béliers Parisiens, du mardi au vendredi à 20h45, le samedi à 18h et 21h. Réservations :
01 42 62 35 00 et theatredesbeliersparisiens.com.

13 mars 2015

L’idiot de Dostoïevki, Part. 1

Adaptation et mise en scène de David Goldzahl.
Six comédiens dont certains jouent plusieurs rôles (parfois un homme devient une mère noble : c’est gaguesque mais convaincant) et cela brillamment.
Le prince Mychkine que selon l’auteur on prend pour un idiot est en fait un naïf et, un homme de cœur. On comprend que revenu de Suisse où il a été soigné pour une maladie dont on ne vous dit surtout pas le nom, il se voit moqué par les siens qui ne vivent que par et pour l’argent et le pouvoir. Il y a plusieurs mondes entre le prince qui ne voyage qu’avec un baluchon contenant ses « objets personnels » indispensables et ceux qui l’accueillent en faisant semblant de le recueillir.
Evidemment il tombe sous le charme de la jeune femme séduisante qui en fait est une libertine sans scrupules. Il n’y a pas de fin envisageable pour ce qui s’intitule la part.1 (première partie en français) de ce Dostoïevski joué au premier degré par une équipe dynamique voire très remontée dans un décor rudimentaire mais aux lumières violentes et compliquées ce qui constitue un autre paradoxe, avouez-le !
Attendons la part.2 (en français seconde ou deuxième partie) ? Mais, demanderez-vous, où est passée la Sainte Russie profonde de ce Fédor que nous aimons tant ?
Théâtre des Déchargeurs, jusqu’au 11 avril, du mardi au samedi à 21h30. Réservations : 01 42 36 00 50.

09 mars 2015

Une femme seule, de Dario Fo, Franca Rame et Jacopo Fo

Traduction et adaptation  Toni Cecchinato et Nicolas Cochat

Une femme seule, donc peut-être une « femme libérée » en quelque sorte ? Pas vraiment. Pourtant elle fait comme si, et cherche à convaincre mais n’y parvient pas et sera obligée d’utiliser un fusil de chasse qui lui permettra de tirer quelques coups… Pardonnez-nous cette expression de mauvais goût, mais les calembours et calembredaines pullulent dans ce texte qui se veut ravageur ‘à travers’ et surtout ‘à tort’.
Quelques trouvailles de mise en scène cependant : le bras d’homme qui apparait plusieurs fois au fond du plateau et s’agite en direction de la femme pour finir pour la caresser, fait hoqueter de rire. La femme se remet à repasser du linge et Mario Fo enchaîne sur de nouvelles clowneries…
Théâtre La Manufacture des Abbesses, à 19h du mardi au samedi jusqu’au 18 avril. Réservations : 01 42 33 42 03.

06 mars 2015

Primo Levi et Ferdinando Camon : Conversations ou Le Voyage d’Ulysse

D’après « Conversations avec Primo Levi » de Ferdinando Camon - Editions Gallimard 1991. Adaptation : Éric Cénat et Gérard Cherqui.
Sous la voûte un plateau vide, et sur les planches quatre chaises noires et pliantes, deux vers le public et deux à l’arrière-plan où elles ont raison d’être puisqu’elles ne serviront à rien. En effet il y a du paradoxe dans ce spectacle qui n’en est pas vraiment un tant il ressemble à un banal entretien avec un homme exceptionnel mais qui aurait pu être enregistré sur simple magnétophone, à l’époque. A jardin, un jeune monsieur en costume sombre et cravate, poseur de questions inévitables, joint les mains sans les tordre et écoute ce que l’homme gracieux aux cheveux blancs dit, conte et raconte imperturbablement. Cela va vous ronger, vous mettre à mal et vous ressusciter. Soit la shoah et un juif italien ayant vécu et survécu en camp de concentration allemand. Malgré les douleurs mais grâce à ses certitudes de chimiste qui a aimé passionnément ce que sa profession lui a permis de comprendre, pas un instant il ne capitulera. Il doit transmettre… comme tout être voulu par un Dieu à qui il fait confiance. Vous fermez les yeux et Gérard Cherqui parle ; alors vous les ouvrez, il parle encore, Dieu merci. A peine sourit-il mais toujours si tendrement. Les lumières à cour sont beiges comme l’est la tenue si tendrement neutre de Gérard/Primo. Pourquoi y aurait-il une vraie ou vraie-fausse fin ? Vous aviez rouvert les yeux depuis longtemps mais le discours intérieur de Primo Levi vous aidera à faire face à tant de choses auxquelles vous faisiez semblant de clignoter des yeux, du genre « basta », n’est-ce pas?
Théâtre Essaïon, jusqu’au 26 mai, les lundis et mardis à 19 heures 30. Réservations : 01 42 78 46 42.

02 mars 2015

Phèdre, de Jean Racine

Mise en scène : Jean-Luc Jeener, costumes : Catherine Lainard, lumières : Jean-Luc Jeener
avec Jean-Paul Audran (ou Christophe Haley), Eloïse Auria, Anne Coutureau, Amélie Fromont, Marie Hasse, Fabien Floris et Alfred Luciani.
Production Compagnie de l’Elan et Théâtre Vivant.
On se souvient que le plus célèbre théologien janséniste contemporain de l’auteur avait déclaré que Phèdre était « une chrétienne à qui la grâce avait manqué ». Euripide et Sénèque nous avaient fait le récit de l’effroyable parcours de cette femme singulière, épouse du roi Thésée mais aussi belle-mère d’un très jeune homme, ce prince Hippolyte qui ressemble tant à son géniteur qu’elle en est tombée éperdument amoureuse. Mais Hyppolyte est épris d’Aricie. La nouvelle de la mort de Thésée déclenche tout puisque Phèdre ose alors déclarer à son beau-fils la passion qu’elle éprouve pour lui. Tout bascule lorsque Thésée revient : la nouvelle de sa mort était fausse et tout s’écroule pour son épouse. Œnone sa nourrice et confidente est en fait la cause de ces catastrophes. Elle les a déclenchées en voulant protéger celle sans qui sa vie n’aurait pas de sens. La suite et la fin nous les connaissons : mort d’Hippolyte dont Phèdre et Œnone sont responsables car elles l’ont conduit au désespoir. Phèdre décide de quitter la vie et absorbe du poison. Elle meurt et Thésée est effondré mais les dieux ne l’abandonnent pas, responsables qu’ils sont : il doit échapper à la mort et survivre mieux que tout autre.
Jean-Luc Jeener a voulu une mise en scène aussi percutante qu’attendrissante comme le sont ses conclusions et comme le sont ses comédiennes, ces jeunes femmes à qui la grâce physique ne manque pas ; elles sont proches de la terre et du sol sur lequel elles s’allongent parfois telles des enfants mal dans leur peau. Elles en viennent à ramper comme des animaux. Leurs douleurs et leurs doutes les accablent.
Elles ne balbutient pas comme le font leurs partenaires masculins, du moins au début de la pièce, mais elles paraissent cependant tout à fait immatures.
Au centre du plateau, quasi imperturbable est assise une jeune femme avec dans les mains une sorte de gros chapelet dont elle entrechoque les boules régulièrement martelant le temps sauf à la fin de chaque acte. Aucune musique, pas d’éléments de décor à part un banc de jardin où certains personnages iront s’asseoir mais le moins souvent possible.
Les costumes des hommes sont de longues redingotes noires. Phèdre est en robe noire aussi et les deux autres actrices sont en bleu ou rouge vif. La scène étrange avec les nombreux escaliers qui y mènent est devenue la ligne dangereuse où régulièrement atterrit une arme tenue à la main par les personnages principaux, puis abandonnée au moment où elle devrait servir.
Trois heures passent très vite, tout étant devenu inexorable. Les voix et les vers claquent ou attendrissent, tour à tour. Anne Coutureau est une Phèdre sidérante quand elle parle tendrement ou quand elle hurle telle une bête féroce à l’agonie.
Émotion et fragilité des êtres qui ne peuvent rester humains car guettés par les dieux de l’Olympe. Le corps pitoyable de Phèdre demeure étendu sur les marches centrales du plateau tandis que sortent Thésée et ses confidents. Noir et tonnerre d’applaudissements.
Théâtre du Nord-Ouest. Dates et réservations : 01 47 70 32 75 et www.theatredunordouest.com