28 juin 2015

Kiki, le Montparnasse des années folles

Fantaisie musicale signée Hervé Devolder avec Milena Marinelli, au piano Ariane Cardier.
La Huchette est ce lieu parisien plus que mythique de la rive gauche de la Seine : auriez-vous entendu « scène » ? voisin du quartier Montparnasse : pardon, auriez-vous réagi à Parnasse ? Donc à Paris dans l’entre-deux-guerres on n’était pas amoureux au pied de Montmartre, petite montagne, grosse butte pour quasi banlieusards du genre paysans aussi sérieux et courageux qu’incultes. Kiki (1901-1953) fut la muse de tous les artistes, hommes et femmes, peintres bien sûr mais aussi de tous les autres arts confondus parce que confondants. Milena Marinelli les énumère comme si elle vous lisait un simple catalogue. Elle n’a que faire de leur célébrité puis que tous étaient à genoux devant elle dont ils étaient fous. Dans la salle on demande à son voisin et à sa voisine de vous pincer tant on croit rêver. Milena, cette Kiki dont Hemingway entre autres était fan, n’en a cure. Elle est vêtue d’une divine robe de soie brodée du genre exotique qui met en valeur sa plastique si parfaite. Et miracle, elle chante. Sa partenaire-pianiste presque cachée côté cour par un rideau semi-opaque lui donne la réplique comme ‘ en douce ’ mais sa voix faussement mièvre percute et ravit à la fois. Vous décollez et planez sur un petit nuage. Aux saluts cette musicienne à l’oreille intégrale qui porte un couvre-chef désopilant rejoint sa Kiki. Vous sentez tout de suite que vous avez envie de recommander ce spectacle réjouissant à vos amis et plus encore que vous brûlez d’y retourner pour être le témoin d’un tel bonheur.
Théâtre de La Huchette, du mardi au vendredi à 21 heures, samedi à 16 heures, réservations : 01 43 26 38 99.

26 juin 2015

Irma rit rose

De et avec Irma Rose, mise en scène Jean-Claude Cotillard.
Ce grand-petit spectacle d’une heure est un « seule en scène » mais d’abord un véritable festival tant sur le plateau la comédienne-auteur sait tout faire et même plus encore : elle donne vraiment l’impression d’improviser et de ne surtout pas s’y prendre la tête. Quant à ses jambes… on vous dira plus tard. Son sourire ravage dès le début ; on aimera sa maîtrise des accents des pays qu’elle aime ou même dont elle est issue, sa tenue plus que décontractée, ses chaussures sans talons mais certainement ferrées et même le petit foulard de girl-guide comme dans les années de jeunesse dont elle ne court-circuite jamais la nostalgie. Itou de la queue de cheval qui renvoie ses cheveux au placard. Justement le seul élément de décor est une sorte de placard sans porte mais avec des étagères qui ne serviront pas, sauf à dissimuler un verre d’eau qu’elle prétendra être plein du champagne nécessaire à la jubilation des sorties de scène où trop souvent les comédiens minaudent presque : «Vous avez aimé ? Comme c’est gentil à vous ! » Irma est du genre qui fonce, défonce et refonce. Elle a bien sûr recours à l’accent d’un Ch’nord par lequel nous avons tous transité « une fois » mais elle manie aussi la langue de notre mère-patrie un chti-poil plus bas. Elle est mère de famille vigilante, sœur et belle-sœur, cousine coincée, adolescent lui aussi plus-que normalement coincé, ce qui est normal vous en conviendrez. Elle calembourde astucieusement, devient une quasi-imitatrice pour émission de radio à vous faire démarrer votre journée ou celle de vos copains sur des chapeaux de roues. Elle se recale dans son meuble très Darty, en sort pour poser les genoux sur un mini-tabouret où elle se transforme en chienchien métaphysique et pourri d’humour, comme ils le sont tous bien sûr. Mais à quelle heure est-ce qu’on bouffera de la dinde, n’est-ce pas Mamadou-le-slammeur ? Irma est devenue nécessaire pour Amir-Rima. Ça s’est mis à rugir dans la salle. A votre tour.
Théâtre des Déchargeurs, du 23 juillet au 5 septembre, le jeudi à 21h30, le samedi 19h30. Réservations : 01 42 36 00 50.

12 juin 2015

Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand

Adaptation, mise en scène et costumes Henri Lazarini ; scénographie Pierre Giles assisté de Juliette Autin, lumières Xavier Lazarini, masque Sébastien Rickert.
Aux saluts Benoît Solès tombera le masque c’est-à-dire ce nez effarant, cette sorte de flûte de Pan qui inviterait presque à jouer quelques notes. C’est en effet un fichu pif que celui-là, celui de ces sales gosses que nous avons été et sommes peut-être toujours, détestant forcément tous les donneurs de leçons. Et c’est bien par le nez que le Théâtre 14 va nous saisir aussi drolatiquement que généreusement.
Cyrano est bien d’abord un burlesque et un grotesque. Il l’est, physiquement, plus que personne. Son nez « qui d’un quart d’heure en tout lieu le précède » et qui le désigne aux quolibets, le voue fatalement au ridicule. Il l’est aussi par son tour d’esprit et d’imagination. Mais s’il n’était que cela, Cyrano ferait rire, et fatiguerait. Il est quelque chose de plus : dans son grotesque il y a un héroïque et romanesque martyr d’amour en même temps qu’un certain raffinement. Cyrano est épris de sa cousine Roxane, laquelle ne s’en rend pas compte, satisfaite d’être courtisée par un jeune homme dont l’unique point faible est qu’il ne sait guère « draguer » les demoiselles, alors qu’il ne manque de rien à part cet état de grâce dans lequel le mettrait la maîtrise de notre langue.
Une saga commence rythmée de séquences où évolueront des personnages souvent truculents et bavards, en uniformes s’il le faut, des guerriers, des prêtres bon vivants, des bonnes nonnes. Le gouleyant accent périgourdin achève de donner à l’ensemble une tournure provinciale, ô combien rafraichissante.
Les éléments du décor sont simples : un grand blanc sur lequel évolueront les ombres rigolotes d’acteurs en transit.
On riait au départ ; Cyrano touche maintenant. Plein d’une tendresse contenue, toujours prêt à se déclarer, toujours retenu par le sentiment de son ridicule, il ne peut s’empêcher de servir les amours de son rival avec cette Roxane qu’il adore. Il n’avouera sa passion que mourant, quand il est sûr de ne plus entendre la réponse.
Excellemment joué, ce Cyrano est à voir. La qualité du travail des acteurs est parfaitement au service d’une œuvre qu’il n’est pas exagéré de considérer comme une petite synthèse de nos qualités nationales. Brave, spirituel, éloquent Cyrano incarne aussi quelques-uns de nos défauts : forfanterie, emballement, gasconnades. Je parle d’une France « d’avant le grand remplacement ».
La pièce, elle, ne changera pas. L’action, l’habileté de l’intrigue, la moralité du sujet, la force du style en font une œuvre charmante et pérenne.
Théâtre 14 ; dates et réservations : 01 45 45 49 77 et theatre14.fr.

02 juin 2015

L’alouette, de Jean Anouilh

Mise en scène d’Odile Mallet et Geneviève Brunet, avec Aurélien Bédéneau, Jean-Pierre Bernard, Guy Bourgeois, Lola Bret, Geneviève Brunet, Marta Corton Viñals, Vincent Gauthier, Odile Mallet, Tilly Mandelbrot, Michel Pilorgé, Pierre Sourdive, Guillaume Tavi.
Le titre bien sûr n’a que peu à voir avec la pièce même si la chanson « Alouette, gentille alouette, alouette je te plumerai… » évoque la fin de la vie de Jeanne d’Arc jeune femme aux cheveux courts qui sera non pas plumée mais brûlée - vive forcément - mais pourquoi Seigneur Dieu, pourquoi déjà ? Retour en arrière : c’était en quel siècle déjà ? La pucelle dite d’Orléans mais Orléans c’était où ? Au Royaume de France ; royaume ? Vous riez, ce n’était plus qu’une île en France, un ilot. Et partout des anglais, sujets d’un futur « Royaume uni » qui avaient envahi la terre d’en face mais pourquoi donc? C’est probablement ce que se dit Jehanne née aux marches de France de parents petits propriétaires terriens. Jehanne est une originale ; elle est maline voire butée et sans doute surdouée. Ses parents : son père d’abord, du genre au derrière de ses animaux et qui ne s’en va dormir qu’après les avoir mis dans leur étable avec un vrai loquet. Les loups peuvent hurler ! On dort à l’intérieur mais Jehanne ne dort pas. Elle a été rejointe dans la journée par saint Michel, Sainte Catherine et Sainte Marguerite qui lui ont donné une feuille de route. Elle doit aller débusquer le roi, un jeunot, joueur de bilboquet, très peu assuré de ses prérogatives, droits et devoirs que Jeanne considère comme plus que saints voir sacerdotaux.
On connait la suite et la fin d’un parcours forcément court: auriez-vous imaginé cette « extra-tout » devenue une vieille tante rasoir donneuse de leçons que ses petits neveux auraient relégué au coin du feu ?
La Jeanne d’Anouilh est une madrée, une rigolote et tous les hommes qui l’entourent et veulent la recadrer sont des lourdauds qui braillent, parce qu’en tant que mâles ils ont tous forcément raison. Elle ne calera jamais. Les comédiens sont 11 sur la scène aux saluts. Bien dirigés on les admire à chaque intervention parfois redoutable. Ils aiment et croient ce qu’ils disent : ce qui n’est pas le cas dans bien des spectacles où les textes ne sont pas prétextes.
La fin ? L’alouette s’est envolée.

Théâtre du Nord-Ouest : en alternance jusqu’au 27 septembre. Dates et réservations au 01 47 70 32 75 et www.theatredunordouest.com.