23 septembre 2015

Deux garçons, la mer, d’après Jamie O’Neill

Adaptation et mise en scène Christophe Garro d’après le roman de Jamie O’Neill.
Avec Thomas Cauchon, Jean-Marc Dethorey, Mathieu Gibert, Barnabé d’Hautevillle, Philippe Le Gall, Pierre Sardella, Bertrand Scholl et Cécile Suduir.
L’Irlande ? Ne nous demandez pas si c’est celle du nord inféodée à la Grande Bretagne, pardon Majesté ! Ou celle du sud que nous adorons, parce qu’elle nous intrigue, nous fait rêver voire plus que délirer. Vous reprendrez bien un petit Irish coffee ? Musiques: celtes avec bombardes, menant en vraie bonne guerre, nouvelle musique à vous faire trépigner d’impatience et de joie. Ils sont huit, soit sept hommes une femme, mais ils et elles se dédoublent, se détriplent à vous faire perdre ce qui vous resterait de tête. Bien sûr un vrai prêtre est là ; il est forcément très raide et en soutane, pardonnez-leur Seigneur, mais ces messieurs en bord de mer n’ont plus de père pour leur donner de leçons, ni les aider. Les revoilà demi-nus s’étreignant plus que voluptueusement. Face à eux, vous riez et hurlez de bonheur. Notez que tous ces comédiens prononcent parfaitement les noms anglais qu’ils portent. Vous leur en êtes reconnaissants : il faut savoir parler la langue de l’ennemi si on veut lui répondre. Mais évoquons la mise en scène et la scénographie, toutes deux séduisantes et réglées au millimètre près sur ce petit plateau ; également l’utilisation des escaliers qui mènent de l’entrée du théâtre jusque dans la salle. Musique et bombarde, vous en tapez des pieds. Les deux garçons s’étreignent à nouveau et finissent par comprendre pourquoi ils sont ensemble sur cette terre. C’est jubilatoire.
Théâtre Les Déchargeurs à 21 h 30 du mardi au samedi, relâche les 6 et 7 octobre. Réservations : 01 42 36 00 50.

22 septembre 2015

Les ambitieux, de Jean-Pierre About

Mise en scène de Thomas Le Douarec, avec Emmanuel Dechartre, Nathalie Blanc, Marie Le Cam, Gautier About, Julien Cafaro.
C’est évidemment un vaudeville mais où tout va joliment à vau l’eau. Soit l’histoire d’une petite entreprise qui ne connaitra surtout pas la crise, même si entre ces messieurs-dames ça peut tourner au vinaigre ou même en rond. Très joli décor avec un faux écran derrière lequel chacun à son tour court en dansant, avec des sortes de panneaux au bout des bras. Dizaines de séquences et leurs conséquences. Ces dames voluptueuses sont perchées sur des escarpins aux talons d’une hauteur vertigineuse, ces messieurs ont de jolies vestes, pardon : seulement le patron des patrons puis que les autres… La saga n’en finit pas et ça roule, ça débaroule, les gambettes de ces dames frétillantes ! Ça pourrait ne jamais se terminer. Mais la troupe est composée de comédiennes et comédiens tous plus qu’excellents et le Théâtre 14 est un lieu charmant où l’on est toujours très bien accueilli : donc… bon spectacle !
Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier Paris 14ème. Représentations les mardi, vendredi et samedi à 20 h 30, mercredi à 19 h, matinée samedi à 16 h. Renseignements et réservations : 01 45 45 49 77.

16 septembre 2015

La cantate à trois voix, de Paul Claudel

Mise en scène : Ulysse Di Gregorio ; scénographie : Benjamin Gabrié ; costumes : Salvador Mateu Andujar.
Avec Marianne Duchesne, Julie Mauris-Demourioux, Caroline Moser.
Une cantate cela n’a rien à voir avec quelque chose de théâtralisable, diriez-vous qui êtes gens de bon sens. Oui mais Paul Claudel n’a rien à voir avec un homme normal, non plus qu’avec un écrivain ordinaire, même si photos à l’appui il ressemble étrangement à un de nos chefs d’état actuels, dignité obligeant. Mais lui était un homme qui avait accepté un certain Partage de midi dans sa vie aux "illuminations" que lui avait révélées Rimbaud au temps de sa jeunesse. Au centre du plateau dans la salle si fascinante de ce théâtre (dont nous voudrions redire tout le bien de sa programmation) sur une planche qui fait penser à un radeau, trois très jolies jeunes femmes sont figées dans des lumières faibles, pour ne pas être trop déchiffrables. Laeta, Fausta et Beata se retrouvent pour chanter la Nature et l’époux attendu, éloigné ou disparu. Pour Laeta "joyeuse fille du sol latin" le désir amoureux s’impose avec violence et son homme est à l’image de ce Rhône par où il doit revenir. Fausta, exilée polonaise, s’est tournée vers le travail de la terre. Bien que son mari soit parti pour une "mission sans espoir" l’amour reste un cri tendu entre la douleur et un bonheur suprême. Beata, l’"obscure égyptienne" loue la féminité et la terre nourricière dans un chant mystique et dépouillé qui évoque la perte de l’être aimé. Toutes les trois posent la question de la condition "précaire et misérable" de l’homme. Claudel fait dire à ces trois dames tout ce qu’il n’a pas forcément toujours dit ou confié aux hommes et on lui en sait gré. Celles-ci lèvent chacune lentement un bras du genre statue de la Liberté sur ce monde que l’on ne peut qu’aimer autant que l’auteur. Les lumières une fois encore diminuent si intelligemment que vous n’en éprouvez aucune gêne tant ces trois dames aux voix de déesses vous ont captivés. Jusqu’au bout elles seront nos compagnes puis elles resteront en scène même après les saluts, jolie marée d’applaudissements.
C’est à l’Aktéon, 11 rue de Général Blaise, Paris 11ème ; les samedis et dimanches à 18 heures. Réservations : 01 43 38 74 62.

07 septembre 2015

Frangins, de Jean-Paul Wenzel

Co-mise en scène Lou Wenzel et Jean-Paul Wenzel
Ma pièce a été écrite pour Philippe Duquesne, Jean-Pierre Léonardini, Hélène Hudovermik, Viviane Thélophilides, Jean-Paul Wenzel.
On comprend vite que si l’auteur a voulu utiliser pour son titre un argot sympa, le même dont il se sert allègrement dans toute cette pièce, c’est autant par tendresse que par certaines pudeurs, parce que ces frères, l’un d’entre eux escorté de son épouse, se retrouvent et se redécouvrent à un moment aussi étrange qu’unique et que cela ne se reproduira pas avant plus que longtemps, quoique… Ils sont quarantenaires voire plus, n’ont pas toujours eu l’occasion de se dire tout ce qu’ils auraient voulu, dû ou pu. ‘Trouvailles’ plus que retrouvailles. Mais dans l’arrière-boutique - pardon pour cette dénomination peu orthodoxe - tout bascule, dé-bascule pour rebasculer ; comme les chaises qu’ils vont jeter par terre tels des sales gosses pour qui faire du boucan et du désordre c’est la seule façon de d’exister face aux adultes. Ils boivent ; la sœur aînée danse parce qu’elle jubile à sa façon ; ils auront tous « pété un plomb » voire deux, trois ou une grande demie douzaine. Ils se servent du vieux four à gaz maternel antédiluvien pour réchauffer… quoi déjà ? Fumée sur le plateau et dans la salle. La franginerie pourrait continuer en complicité et avec des spectateurs hurlant de rire, mais la pétulante Muriel vient de se rendre dans la chambre de leur mère. Elle a un « sourire énigmatique au coin des lèvres » et dit : « C’est fini ». Il le fallait et c’est très bien ainsi. Merci à toute l’équipe de Jean-Paul Wenzel et merci encore à celle du Lucernaire.
Théâtre du Lucernaire, jusqu’au 11 octobre, du mardi au samedi à 19 heures, dimanche à 15 heures. Réservations : 01 45 44 57 34.

02 septembre 2015

L’histoire du tigre, de Dario Fo

Adaptation de Nicole Colchat et Toni Cecchinato ; mise en scène et jeu : Pierre-Marie Escourrou.
Voici qui fait rugir de plaisir, hurlons-le donc avant de tenter de vous expliquer pourquoi. Le comédien a choisi de jouer le rôle unique de ce qui était au départ un récit polymorphe, ou tout simplement une fable politique. Soit la Chine du Nord et celle du Sud et la « Longue Marche » de 1934-1935 qu’accomplirent quelques 100.000 soldats pour les raisons que vous savez. Un d’entre eux, blessé à sa jambe la voit se gangréner très rapidement. Il va abandonner ses camarades pour se réfugier dans une grotte qu’il suppose être un lieu où retrouver ceux à qui il doit tout. (La grotte a toujours quelque chose de sécurisant.) Il a tout FO : la tigresse comme toute mère qui viendrait de perdre un de ses petits, le soigne de façon très animale et va le guérir.
Revenons sur la scène : ce plateau si étroit et si large au Paradis du Lucernaire. Notre comédien fonctionne au centre, deux pas à droite, deux autres à gauche. Il est vêtu d’une chemise et d’un pantalon noirs. Vite devenu si rugissant qu’on se demande s’il s’en rend tout à fait compte. Les spectateurs d’abord intrigués mais rapidement séduits se regardent et, devenus complices, se mettent à hurler de rire, c’est-à-dire de bonheur. Un détail les a également fascinés : quand leur comédien parle de la Chine du Sud, il redevient l’Escourrou « avé l’assent » de la province bien connue de notre hexagone. Cela pourrait continuer mais le temps passe et la roue tourne et il n’est pas question, bien sûr, de vous dire comment cela s’achève. Redescendez du Paradis en vous agrippant bien aux rampes et tombez alors dans les bras de vos voisins spectateurs : le bouche-à-oreille va démarrer. Mais d’abord chère équipe, merci d’avoir repris cette histoire ; pour tous c’est un somptueux cadeau de rentrée.
Théâtre Le Lucernaire, 53 rue Notre Dame des Champs, Paris-6ème, du mardi au samedi à 19 heures. Réservations : 01 45 44 57 34.