10 décembre 2016

Figaro, j’aurais mieux fait de rester coiffeur

De Thomas Condemine (à la mise en scène) et Elie Triffault (interprète).
Dans la petite salle Paradis du Lucernaire, un spectacle bâtit sur une double thématique : celle de la liberté et celle du rire. Le rire, constitutif de la nature humaine, est de tous les temps mais prend à chaque époque un style particulier reflet de la société du moment. Sur scène une toile de fond représentant un paysage alpestre, une fenêtre à mi-hauteur ce lui-ci, une table des chaises. Le comédien, Allan, dès le début de la pièce nous sidère par ses talents qui lui permettent d’être successivement une dizaine de personnages, avec pour chacun une voix différente dans le registre qui convient et toujours inattendu. Il raconte avoir quitté son salon de coiffure dix ans auparavant pour devenir acteur et jouer ce rôle de Figaro aux innombrables facettes. Dépassant le Figaro de Beaumarchais, il campe un personnage plus près de notre époque. S’établit ainsi un dialogue entre le passé et le présent dans un seul-en-scène ou les questions majeures du jour sont abordées dans le fou-rire. Le comédien fait mine de ne pas savoir, hurle parfois, se met à rire, adopte des accents étrangers pour des imitations aux intonations toutes différentes nous donnant la réelle impression d’avoir affaire à plusieurs personnages. Au cours de son jeu de scène le comédien soulève le décor pour se glisser derrière, chose qui ne se fait en principe jamais au théâtre. Mais ici il prend cette liberté pour nous décontenancer en permanence. Une pièce dont le sujet plutôt philosophique n’a pas empêché un spectateur d’une douzaine d’année assis au premier rang, de se laisser rapidement captiver puis de s’esclaffer et rire jusqu’à la fin. Nous avons tous énormément ri comme et avec lui. Allez-y vite !

Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, Paris 6ème. Du mardi au samedi à 19h, jusqu’au 14 janvier 2017. Réservations : 01 45 44 57 34.

04 décembre 2016

Barbara... j'ai peur mais j'avance, de Véronique Daniel

Mise en scène d’Alain Bonneval.
Un décor d’une intelligence rare quoique minimaliste, des musiques de fond et d’accompagnement, des lumières très particulières variant du très fort au très faible. Sur scène une table et une chaise tout le temps déplacées sur un tapis de forme trapèze faisant office de zone magique. Derrière sous forme de tenture un clavier de piano vertical.
La comédienne joue d’autant plus superbement qu’elle articule comme ne savent plus le faire les trois-quarts de ses consœurs, et chante a capella de sa voix forte qui ressemble à s’y méprendre à celle de la vraie Barbara. Elle interprète une partie du répertoire de la grande artiste, de son vrai nom Monique Serf, auteur-compositeur-interprète. On est frappé par la symbiose plus que parfaite entre les deux femmes. Dans ses chansons, Barbara nous révèle ses blessures de jeunesse d’une fille dont le père a abusé. Dès l’âge de dix ans et demi, sa vie bascule dans l’horreur. Cela est à l’origine de plusieurs de ses chansons, dont sûrement la plus connue est l’Aigle noir. Véronique Daniel habite pour l’occasion une Barbara confondante de vérité à se demander si parfois ce n’est pas l’une qui est l’autre. Sa gestuelle très étudiée s’accorde parfaitement aux émotions qu’elle ressent. Le déplacement de la table et de la chaise accompagnent judicieusement les chapitres du texte.
Le public est sur un petit nuage. Il fallait bien évidemment trouver une fin à ce spectacle, et Véronique ôtant sa perruque de cheveux noirs et courts redevient elle-même pour saluer le public.
On remerciera une fois encore Jean-Luc Jeener qui milite pour un théâtre chrétien de nous donner ici un spectacle profond qui nous montre les blessures de la vie auxquelles les questions qu’elles soulèvent n’ont d’autres réponses que d’ordre transcendantal.


Théâtre du Nord-Ouest
, 13 rue du Faubourg Montmartre, Paris 9ème. Du 9 au 30 décembre, à 14h30, 19h et 20h45 selon les jours. Réservations : 01 47 70 32 75.

12 novembre 2016

Double lecture : Vingt quatre heure de la vie d'une femme et Les montres de Vérone

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, de Stefan Sweig.
Avec Jean Reynès, Denyse Roland, Emma Dos Santos, Paul de Montfort.
Sur les planches, une lecture d’une pièce de théâtre peut être tout aussi fascinante que si elle était jouée. Nous en avons eu la preuve grâce à Alain Michel dans son adaptation de cette œuvre de Stefan Sweig. Une musique classique plus que bien choisie nous plonge dans une ambiance envoûtante où les quatre comédiens de cette première partie donnent corps à tout autre chose qu’une « lecture » tellement leur talent élève le texte. La mise en espace oppose deux binômes : à jardin une dame âgée et son compagnon un peu plus jeune, à cour une jeune femme à la voix posée accompagnée d’un homme jeune et avenant. L’alternance des éclairages sur le plateau accompagnent les échanges. Dans une pension de famille au début du siècle dernier, une dame d’un âge certain s’est éprise d’un homme qui pourrait être son fils. Le temps passé en sa compagnie lui ravive toutes ses émotions d’alors. Elle s’en confie à une dame anglaise de la pension qui nous raconte l’histoire avec ce qu’elle voudrait être du charme. Cette heure d’échanges a ravi un public qui a abondamment applaudi.

Les montres de Vérone, de Marie Ordinis.
Avec Alain Michel et Colette Klein.
Deux comédiens sur scène seulement. Tout deux assis de part et d’autre d’une longue table mais jamais debout. Comme dans la première pièce le comédien et la comédienne connaissent parfaitement leur texte. Musique, effets de lumière, et luth dont joue remarquablement celui qui interprète le moine en robe de bure et pieds nus. Face à lui une nourrice en costume d’époque lui narre des souvenirs surprenants auxquels le moine réagit en finissant par lui révéler qu’il est le vrai père de Juliette, l’impossible promise du Roméo de Shakespeare. Le public a suivi d’autant mieux que le texte est d’une grande poésie


Théâtre du Nord-Ouest, 13, rue du Faubourg-Montmartre, Paris 9ème.

03 octobre 2016

Le personnage désincarné, de Arnaud Denis

Avec Marcel Philippot, Audran Cattin, Grégoire Bourbier.
La Huchette nous surprend toujours par le choix des pièces. Ce qui en fait un des meilleurs théâtres de Paris. Depuis trente ans il ne cesse de nous proposer des spectacles de qualité remarquable. Par le titre de celui-ci on ne devine pas d’emblée le sens de la pièce, à savoir qu’un être humain peut-il avoir de l’amour pour un congénère. Mais ne vous laissez pas aller à penser qu’il s’agirait ici de relation reposant sur un quelconque penchant. La chose est beaucoup plus subtile, plus compliquée aussi et bien plus intéressante.
Le décor ne comporte qu’un chambranle de porte au centre du plateau, un portail en quelque sorte, et de chaque côté se situe un mannequin : à jardin une dame à la silhouette fine et élancée, à cour un homme vu de trois-quarts assis et à la peau noire. Deux comédiens arrivent sur la scène par cette porte tandis que le troisième fait son entrée par une porte latérale. Ils évoluent de façon minimaliste tant le plateau est étroit. Leurs échanges verbaux ont un fondement archi-philosophique mais généreux. Tout tourne autour de cette question qui les exalte et les fait vivre : comment peut-on aimer quelqu’un d’autre ? L’auteur utilise le théâtre comme une métaphore de la création du monde. Il se veut un démiurge ayant tous pouvoirs sur son sujet. D’où l’idée de ce portail entre deux mondes où le personnage virtuel devient de plus en plus réel au point qu’il devient difficile de distinguer les deux états. On devine tout de suite que la réflexion va s’orienter vers le destin et le libre-arbitre. Et de fait un acteur sur scène peut-il encore se démarquer du texte, du caractère et des états d’âme de son personnage ? Comment vont évoluer ses sentiments par rapport à ceux de l’auteur ? Quel type de lien voire d’amour va naître de cette dialectique ? De fils à père ou de sectateur à son gourou ? Arguments après arguments, deux des compères en viennent à se saisir du même révolver comme pour tenter de convaincre du bien-fondé de leurs positions. Pour se faire entendre, chacun accompagnera l’expression de sa conviction d’un coup de feu retentissant comme pour clore péremptoirement la discussion : imaginez l’effet dans cette petite salle ! On ne vous dévoilera pas la suite de l’intrigue, elle viendra très vite à vous. D’excellents jeux de lumières contribuent à aiguiser un vrai suspens. Aimer vraiment quelqu’un d’autre, telle est la question à laquelle nos trois comédiens ne répondront évidemment pas, vous laissant quelque peu perturbé dans votre quête de tous les jours.
Théâtre de la Huchette, 23 rue de la Huchette, Paris 5ème. Du mardi au vendredi à 21h, et le samedi à 16h. Réservations : 01 43 26 38 99.

16 septembre 2016

Les élans ne sont pas toujours des animaux faciles

Texte de Frédéric Rose et Vincent Jaspard. Mise en scène de Laurent Serrano. Avec Pascal Neyron ou Laurent Prache, Emmanuel Quatra et Benoît Urbain.

Spectacle dit « spectacle musical ». Appellation devenue aujourd’hui archi-conventionnelle mais à notre avis complètement ringarde, tout juste bonne à séduire nos aïeules qui ne fréquentaient guère que la Comédie Française. Ce titre plus qu’inapproprié est en fait une citation que vous entendrez au cours de ce spectacle qui n’est pas vraiment une pièce mais qui a fait rugir de plaisir les spectateurs le soir où nous l’avons découvert dans ce Lucernaire dont on ne dira jamais trop de bien de la programmation cette année.
Dans une atmosphère cosy, trois musiciens en costume cravate et verre à la main jouent piano, guitare, 'valisophone', chantent et conversent de tout et de rien : du cinéma japonais et des pop-corn, d’un regard qui en dit long et qui parle en alexandrins ; l’un d’eux prétend avoir vu Verlaine la veille ! Un univers absurde, élégant et poétique rythmé par des chansons allant de Trenet à Eddie Cochran, de Nougaro à Gershwin… Ils évoluent sur un plateau encombré de bouteilles d’eau en plastique et autres objets accessoires. On boit beaucoup, ça clarifie sans doute les voix, trois voix d’artistes qui ont la particularité d’être aussi bien de remarquables comédiens que de formidables musiciens et chanteurs. La musique est ici reine. A noter le bon aloi des costumes, rare sur scène aujourd’hui.
Théâtre Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, Paris 6ème. Réservation : 01 42 22 66 87.

31 août 2016

Le corps de mon père, de Michel Onfray

Ce qui surprend au premier abord est une certaine ressemblance entre le comédien et l’auteur. On comprend que son père, puisque c’est de lui dont il est question, fut un homme peu causant mais ô combien vénéré ! Un amour du père que le comédien rend avec toute la justesse et tout le talent de celui qui sait parfaitement s’identifier avec son personnage. La troublante véracité de son jeu et sa présence quasi envoûtante donne à l’expression de cette piété filiale une force et une profondeur à la fois mystérieuse et chaleureuse. Du coup c’est toute notre enfance et toute notre jeunesse qui ressurgit et nous comprenons subitement tout ce qu’on n’avait pas saisi sur le moment, et combien ces temps-là furent heureux. Le déroulement de l’action pourrait alors s’en trouver ralenti, sans toutefois nous empêcher de vouloir connaître la suite du récit. Mais il n’en est rien.
La scène, toute petite, est occupée par des machines-outils et envahie d’accessoires multiples. Le fils, qui s’identifie à ce père qui était ouvrier agricole, cuisine devant nous du pain - qu’il nous proposera en dégustation à la fin du spectacle - en alternance avec la fabrication d’une structure d’œuvre d’art. Il nous est ainsi donné d’entendre le récit passionné et passionnant de son existence, de son travail et de son amour de la sculpture. Un itinéraire surprenant qui glorifie le travail bien fait pouvant atteindre à la perfection artistique.

Essaïon Théâtre, 6 rue Pierre au Lard, Paris 4ème. Renseignement et réservations : 01 42 78 46 42.

19 août 2016

Les banquiers

Comédie écrite et mise en scène par Nicolas Haut, avec Derek Robin et Matthias Leonhard Lang.
Spectacle plus que malin, dans tous les sens du terme que l’on peut imaginer. Rythmes et déplacements, et surtout beaucoup d’astuces. Le démembrement de tout un système qui nous envoie régulièrement à la caisse. Mais le but du spectacle reste évidemment de divertir même si à travers des sketchs très humoristiques c’est un certain monde de la finance qui est visé.
Les comédiens se tiennent forcément plus droit que droits dans leurs bottes, mais très vite plus que remarquables, désopilants, clownesques dans le bon sen du terme ils deviennent des déménageurs, voire des serruriers honnêtes : pas de ceux que vous appelez au secours à cause de vos clefs oubliées à l’intérieur et dont la note à régler restera carabinée même après menaces et éclats de voix. Avec vivacité ils se déguisent, se transforment à l’aide de ce que l’on qualifie assez injustement d’accessoires ; lesquels sont au départ cachés côté jardin derrière une espèce de paravent multifonctionnel. Ça carbure à en donner le tournis, mais aux Déchargeurs c’est ainsi depuis que l’a voulu Vicky Messica, ce père-fondateur que nous avons tant aimé et dont la voix nous habite encore. Pardon pour une telle déclaration, mais au creux de cet été approximatif, n’oubliez pas vos clefs ; un banquier c’est coriace, mais un serrurier c’est bien pire. Certes il vous permettra de rentrer chez vous moyennant… Bon ! Votre banquier vous apparaîtra alors comme un bon père de famille. Sommes-nous au café-théâtre ? Surtout pas. Nous sommes bien dans le registre d’une comédie plus profonde qu’il n’y paraît et qui donne vraiment à réfléchir. Un excellent spectacle pour cette saison estivale.
Théâtre Les Déchargeurs, 3 rue des déchargeurs, Paris 1er. Du jeudi au samedi à 21h30. Réservations : 01 42 36 00 50.

02 juillet 2016

Marie Hasse

La petite fille espérance, c’est elle, Dieu soit loué ! Marie est sur scène dans un noir quasi- intégral, seule une bougie nous donne de la lumière, mais la façon dont elle dit les mots de Péguy nous illumine en permanence parce qu’elle les aime tous, l’un plus que l’autre et l’autre plus que le précédent ou le suivant.
Quelle rencontre ! Tout contre le Théâtre du Nord-Ouest où elle joue, met en scène et signe aussi la musique qui accompagne ce spectacle, mais s’il n’y avait que ça ! Cette dame est phénoménale avec un physique qui la destinait plutôt à jouer les soubrettes ou les jeunes femmes perdues, infiniment tchékhoviennes. Elle est un vrai monstre de scène. Elle nous raconte sa carrière déjà impressionnante ; elle sourit astucieusement et finement tout en vous écoutant.  Nous qui ne savons surtout pas que dire, assise en face d’elle à la petite table de ce café tout près du Théâtre du Nord-Ouest que nous aimons tellement, d’abord parce qu’il avoue être ‘ d’art et d’essai ‘… Ancienne formule, direz-vous ? Retour à la case départ, parce qu’en ces temps présents tout est loin d’aller bien et dans un sens réconfortant. Que voyez-vous venir messire Nostradamus ?
Théâtre du Nord-Ouest, 13 rue du Faubourg-Montmartre, Paris 9ème. Dates et réservations : 01 47 70 32 75.

30 juin 2016

Mère Teresa, ombre et lumière, de Joëlle Fossier

Le metteur en scène Pascal Vitiello signe ici sa cinquième mise en scène dont l’une d’elle, Jean-Paul II – Antoine Vitez, nous avait impressionnés.
Il s’agit d’un woman-show mené magistralement par Catherine Salviat dont on connait le talent. Elle incarne d’une façon très personnelle une Mère Teresa en civil qui n’estompe en rien une magnifique figure d’amour, d’humour et d’autorité ; une référence mondiale, une icône universelle. Sans complaisance ni réticence, elle nous raconte son rapport parfois difficile avec son Dieu. Une foi qui vacille quelquefois mais jamais ne trébuche. Un cœur immense ouvert à tous, mais souvent douloureux face aux doutes et à l’énormité des misères humaines. On saura gré à Catherine Salviat de magnifiquement traduire la passion amoureuse de Mère Teresa pour le Christ. Si parfois Dieu s’éloigne, le Christ en revanche est toujours là et sa présence l’habite. On touche ici le ressort essentiel de la spiritualité de la Mère. C’est à notre avis un point qu’il faut souligner et que ce spectacle met significativement en relief.
On ne peut que se féliciter de la rencontre d’une comédienne hors du commun avec une humble servante de Dieu. Et grâce aussi à la maîtrise de Joëlle Fossier et le talent de Pascal Vitiello.
Artistic Théâtre, 45 bis rue Richard Lenoir, Paris 11ème. Jusqu’au 2 juillet. Réservations : 01 43 56 38 32.

27 mai 2016

Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand

Mise en scène de Klaudia Lanka ; avec alternativement Julien Belon, Emilie Joumard, Samuel Beydon, Thierry Moralès, Denis Mariette et Klaudia Lanka.
Rostand à Ménilmontant ça rime bien, et cet époustouflant et touchant petit théâtre vous propose une version de Cyrano percutante jouée par des comédiens tout à fait intéressants. Disons tout de suite que le nez gigantesque rendant le visage de Cyrano inregardable sera un accessoire dont le comédien ne s’affublera que très ‘courtement’ et dont sa Roxane s’emparera pour nous faire rire. Donc Cyrano aime désespérément Roxane laquelle ne veut pas le comprendre, car elle est éprise de Christian, superbe jeune homme, mais qui demande à Cyrano de lui dire les mots doux qui la feront succomber à son charme. Le tour est vite joué. Et le reste n’est pas qu’effet oratoire car il y a ces tirades facétieuses et rocambolesques que nous avons étudiées au lycée et que nos grand-mères nous faisaient réciter. Bien joué, cher Ménilmontant : on jubile encore. La salle sourit. Bien sûr la fin ne peut être que des plus tragiques avec mort de Cyrano sur le plateau. Une mort d’amour, cela existe-t-il encore de nos jours ? Vous sortirez de Ménilmontant ravis mais vous ne pourrez probablement pas féliciter l’équipe d’acteurs qui vous a enthousiasmé car le spectacle suivant s’installe très vite après. Mais en redescendant vers le métro Gambetta vous entendrez vos voisins spectateurs dire des choses réjouissantes. Ils sont heureux et vous le serez doublement.
Théâtre de Ménilmontant, 15 rue du Retrait, Paris 20ème. Du mercredi 25 au samedi 28 mai à 20h30, le dimanche 29 à 15h00. Réservations : 01 46 36 98 60. Il y aura des reprises ultérieures.

Les Sonnets de Shakespeare

Traduction de Jean-Dominique Hamel. Avec Nathalie Hamel, Rodolphe Fonty et Eric Veiga.
Elle est vêtue d’un somptueux costume d’époque et Lui d’un ensemble très raffiné ; chacun tient un livre à la main. Ils s’assoient côte à côte. Combien de sonnets lisent-ils déjà ? Lui dans la langue de Shakespeare qu’il maîtrise plus que remarquablement, Elle dans celle de Molière ; pardon pour ces définitions sans doute un peu trop protocolaires. L’Anglais est une langue musicale grâce à ses diphtongues et ses accents toniques comme nous le disaient si bien nos bons professeurs… Dans la charmante petite salle Economidès où l’on est si proches des comédiens, un décor minimaliste : quelques fleurs par terre, une modeste table et des tabourets. Une musique d’époque fait décoller et rêver. Les lumières d’abord fortes deviendront modestes ou emblématiques selon ce que l’auteur veut partager avec nous. Il y a des noirs qui sont des pauses nous permettant ainsi de rêver plus encore. Combien Shakespeare a-t-il composé de sonnets ? On s’y perd, mais le dernier que le couple nous offre est celui où sa mort est évoquée. On l’en remercie. Comme on veut remercier les deux comédiens, et le traducteur qui se trouve être le régisseur en coulisses et qui a fait une œuvre jubilatoire. Nous sommes sortis en rêvant après avoir renoué avec la poésie ce remède suprême en tout temps. Merci à l’équipe et aussi à Jean-Luc Jeener qui accueille ce spectacle dans son étonnant Nord-Ouest.
Théâtre du Nord-Ouest, 13 rue du Faubourg Montmartre ; jusqu’en août, voir dates et réservations: 0147703275.

11 mai 2016

L’amitié, de Jean-Luc Jeener

Avec Audrey Sourdive et Pierre Sourdive ; mise en scène de Jean-Luc Jeener.
L’histoire conflictuelle d’une metteur en scène et de l’acteur principal de la pièce dont la première aura lieu le lendemain de cette ultime répétition.
Lui et Elle ou plutôt Elle et Lui : non, ils ne jouent surtout pas à un quelconque jeu à deux, quoique… Elle, quarantenaire est metteur en scène ; Lui, pourrait être son père et dans la réalité c’est le cas. C’est parti pour un vrai-faux règlement de compte qui s’éternisera, reviendra en arrière pour repartir à nouveau : « on reprend ? » Ils reprennent. En cette veille de la première, épuisés et démoralisés, les échanges recommencent et tournent à un véritable pugilat, comme le sont toujours les avant-premières. Il serait bon qu’ils aillent dormir pour mettre un terme à leurs angoisses lesquelles sont néanmoins une garantie de l’excellence de la représentation. Vous le savez, et vous savez aussi que la deuxième sera comme elles sont généralement, mollassonnes. Fatigue, direz-vous ? Non simple retour de bâton, la vie et le théâtre s’emberlificotent toujours, puisque c’est dans leur nature. Et cela nous amène à considérer la fragilité de l’amitié humaine. Jean-Luc Jeener en sait quelque chose. Avec un décor simplifié à deux chaises, déplacées au rythme des échanges, la pièce met admirablement en relief la complicité des deux comédiens engendrant une réelle communion entre les acteurs, le public et le texte.
Théâtre du Nord-Ouest, 13 rue du Faubourg Montmartre, à Paris 9ème. Dans le cycle « Mensonge et Trahison ». Dates et réservations : 01 47 70 32 75.

25 avril 2016

Mazel Tov, tout va mal !

Comédie de Jean-Henri Blumen ; mise en scène de Mariana Araoz, avec Christian Abart, Sophie Accaoui, Francesca Congiu, René Hernandez, Yasmine Nadifi.
Comment vous dire tout le plaisir que nous avons éprouvé dans ce théâtre souterrain de Paris si proche de l’incontournable Centre Pompidou ? Tout simplement en le disant.
Mazel Tov veut-il dire des choses aimables ? Bonne chance bien-sûr, mais pour qui et pour quoi ?
Monsieur le Rabbin, en fin de parcours vous expliquera que si l’argent ne fait pas le bonheur, il y contribue plus qu’abondamment : nous autres juifs le sentons si bien et depuis toujours. Tout le monde le sait. Oui, mais l’humour juif surtout qui en fait ses choux gras, Dieu merci.
Sur le plateau ça bouge, ça déménage, au propre plus qu’au figuré et derrière le voile qui fait mine de cacher l’arrière-scène c’est encore plus affolant. Tentons de résumer : ils sont cinq comédiens, surtout jamais en scène tous ensemble grâce à un voile quasi-métaphysique qui les fait apparaître et disparaître selon des jeux de lumière.
De l’humour juif aussi profond que réjouissant.
Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre au lard, Paris 4ème. Jusqu’au 18 juin. Les jeudi, vendredi, samedi à 19h30 ; le dimanche à 18h. Réservations : 01 42 78 46 42.

20 avril 2016

Le Père Goriot, d’après Honoré de Balzac

Adaptation de Didier Lesour ; mise en scène de Frédérique Lazarini. Avec Thomas Ganidel, Marc-Henri Lamande, Didier Lesour ou Jacques Bondoux. 
Le décor est dérangeant, pense-t-on au départ : un énorme drap blanc suspendu dans les cintres et percé de cinq trous-ouvertures, ressemblant à un mauvais écran de cinéma pour salle des fêtes des temps anciens... Cinq ouvertures du genre fenêtres sans volets dont une ressemblant à une porte de chambre d’hôpital d’autrefois… On se répète ; il ne faudrait pas. Eux certainement pas : trois comédiens, parfois masqués, interprètent combien de personnages ? Du grand art. Notez encore qu’ils doivent tous être amoureux de leur Mère Goriot, sinon rien n’aurait tenu la route. La nôtre vous emmènera rue Richard Lenoir, et dans le noir vous jubilerez : comme nous l’avons fait, parce que çà c’est du théâtre alors qu’au départ on était plutôt dans le genre « Boulevard du Crime » comme me le souffle malicieusement mon voisin. 
Théâtre Artistic Athévains, 45 bis rue Richard Lenoir, Paris 11ème. Dates et réservations : 01 43 56 38 32.

Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc, de Charles Péguy

Mise en scène de Jean-Luc Jeener, avec Maud Imbert, Pauline Mandroux, Florence Tosi.
Nous aurions préféré le mot générosité, tant la Charité pour nous est d’abord cette localité  des bords de Loire si imprégnée aujourd’hui encore de l’atmosphère de l’époque. Il n’y a rien de mystérieux dans la démarche de Péguy. Sa Jeannette clame son amour pour Jésus et sa Sainte Mère, met en question sa propre vocation. Sa camarade Hauviette évoque joyeusement leur enfance et se joint à elle pour se confier à la nonne Madame Gervaise, conseillère bienveillante, à la recherche elle aussi de la sagesse. Elle pose ou se pose toutes sortes de questions et donne parfois des réponses savoureuses ou paradoxales. Son leitmotiv : « Maudite soit-elle la guerre ». Les trois comédiennes ont des voix musicales qui touchent. Leurs costumes sont simples et gracieux. Aux saluts elles ôtent leurs voiles. Autorité et bonhomie, naturel, humour et tendresse nous bouleversent tour à tour.
Théâtre du Nord-Ouest, 13 rue du Faubourg Montmartre, Paris 9ème. Dates et réservations : 01 47 70 32 75.

05 avril 2016

Je l’appelais Monsieur Cocteau, de Carole Weisweiller

Adaptation de Bérengère Dautun ; mise en scène de Pascal Vitiello; avec Bérengère Dautun et Guillaume Bienvenu.
Mais ce « JE SUIS » qui est-ce donc ? Pas de réponse, surtout pas. Pourquoi sur l’affiche le nom de Cocteau est-il énorme et en rouge? Pardonnez-nous chers daltoniens, mais le rouge est ici à l’honneur et Bérengère porte une robe de cette couleur genre Chanel, ou peut-être même signée de l’illustre maison, qui l’habille parfaitement alors qu’elle déploie des gestes de danseuse classique accompagnés d’une voix à la musicalité fascinante. Elle s’assoit côté jardin dans un fauteuil en osier, l’homme devenu un partenaire plus que touchant et efficace la rejoint, se cache derrière le rideau central, blanc et très minimaliste, sur lequel surgissent des projections parfaitement choisies. Et surtout une musique au piano dont on ne vous dira pas qui l’a signée ; cela tiendrait d’une stupide leçon que Bérengère n’apprécierait guère. Vous aimerez cette courte pièce et le portrait d’un Cocteau aux yeux si tendres et fatigués. Mais où était donc l’autre Jean (Marais bien sûr) sans qui rien n’aurait été possible ? Il n’est même pas cité…
Carole Weisweiller est l’auteur de cette pièce publiée aux éditions Michel de Maule.

Théâtre Studio Hébertot ; du mardi au samedi à 19 heures, le dimanche à 17 heures. Réservations : 01 42 93 13 04.

27 mars 2016

La vie bien qu’elle soit courte, de Stanislas Stratiev

Traduction de Catherine Lepront ; mise en scène de Sophie Accard ; musique originale de Cascadeur.
Avec Sophie Accard, Tchavdar Pentchev, Léonard Prain.
Faut-il penser qu’il serait bien qu’elle soit vraiment courte ? Ici vous auriez tout faux. Et d’abord qu’est-ce qu’un pantalon, et pourquoi nos messieurs devraient-ils les enfiler le matin après avoir désenfilé celui de leur pyjama ? Oui mais si on n’a pas la quoi déjà… qui permettrait de ne pas se retrouver en caleçon devant tous, votre patron, vos clients, vos élèves, voire qui encore ? Le sauveur ou plutôt la sauveteuse serait l’épingle à nourrice : hélas, l’architecte Stillanov ne trouvera personne pour lui en fournir une. « Mon pantalon qu’est décousu, et si ça continue on verra l’trou d’mon…» chanterions-nous qui ne sommes pas Bulgares comme l’auteur. Diantre ! Pourquoi ne sont-ils pas tous en caleçon ? Peu importe après tout. L’homme central est un déboussolant parce que déboussolé lui-même, toujours sans épingle à nourrice. Le décor est constitué d’échafaudages avec vraies-fausses portes d’entrée et de sortie qui ne sont bien sûr que de faux-vrais rideaux. A jardin et à cour quand Lui et Elle s’y installent « ça » joue de la musique : quelques notes seulement mais si bonnes, si simples, si parlantes. Les trois se mettent alors à chanter en langue bulgare: les bougres ! Nous voilà saisis. Les éléments du décor ont joliment déménagé. Il n’y aura pas de vraie fin, heureusement, et aux saluts les applaudissements jaillissent au Paradis.
Théâtre du Lucernaire, 53 rue N-D-des-Champs, Paris 6ème ; jusqu’au 7 Mai, du mardi au samedi à 19h. Réservations : 01 45 44 57 34 et lucernaire.fr.

20 mars 2016

Le projet Poutine, d’Hughes Leforestier

Mise en scène de Jacques Décombe avec Nathalie Mann et Hughes Leforestier.
Cette pièce a fait un joli carton au festival-off d’Avignon 2015. Elle est reprise aux Béliers Parisiens au cœur de Montmartre ; c’est très bien ainsi puisque Montmartre est une proche butte–off que Paris a eu du mal à récupérer. Récupérer Poutine ? Essayez donc, lui-même s’y est mis avec obstination connaissant parfaitement ses défauts et faiblesses. Sa biographie nous apprend qu’il a dû revoir sa façon de marcher peu gracieuse, donc peu médiatique. Mais ce qui frappe quand on regarde ses photos c’est son regard : celui d’un homme qui évalue et re-évaluera tout, et cela toujours : mais d’abord l’amour de la patrie qu’il sert avec passion, mieux qu’un tsar. Nathalie Mann, qui partage la vie de Leforestier incarne ici une égérie avec énergie, grâce et panache. Leur confrontation ne dure qu’une heure… plus cinq minutes d’applaudissements, ce qui est un vrai score reconnait en riant Hughes Leforestier à qui nous rendons grâce pour son courage voire sa hardiesse ; puis son humour et son énergie. Votre prochain projet de théâtre sera d’aller aux Béliers l’un des premiers jours de ce signe astrologique… et du printemps.
Théâtre des Béliers Parisiens, 14 bis rue Sainte Isaure, Paris 18ème. Du mercredi au samedi à 19h15, matinée le dimanche à 17h30. Réservations : 01 42 62 35 00.

16 mars 2016

Les cavaliers, d’après le roman de Joseph Kessel

Libre adaptation d’Eric Bouvron. Mise en scène d’Eric Bouvron et Anne Bourgeois. Avec Eric Bouvron, Georges Baquet en alternance avec Benjamin Penamaria, Khalid K et Maïa Guéritte.

Côté cour pend un mini-rideau qui ne servira à presque rien ne cachant pas grand-chose. Le joli tapis au sol est du genre tapis-volant : tout peut donc décoller, mais pour emmener qui et où ? Cela ne se fera surtout pas au trot, allure intermédiaire, mais au grand galop. Destination ?...l’Afghanistan, pourquoi pas. Le voyage sera « long et périlleux » comme le confesse le co-metteur en scène qui est aussi un des acteurs principaux et de choc de cette pièce qui vous fascinera vite. L’affaire tourne autour d’un bouzkachi, sport équestre violent où tous les coups sont permis. Le cavalier tombe de cheval. Bon, on vous apprenait autrefois qu’il faut absolument remonter en selle, sinon l’animal rentrera à fond de train à son écurie et vous mettrez des heures à rejoindre la vôtre en claudicant, gémissant et jurant. Oui mais ici le cavalier se brise la jambe et le retour vers son père va donner lieu à un long voyage initiatique à travers des paysages extraordinaires où vont se rencontrer des êtres singuliers, haut en couleurs. Que dire de ce personnage du père toujours responsable de tout ? Qu’en sera-t-il vraiment ? Mais que dire aussi du cheval fou qui mène la danse ? Que vous allez décoller avec lui, que vous l’ayez souhaité ou non. Le Théâtre La Bruyère nous offre une magnifique aventure au sein des steppes afghanes, bien loin de notre quotidien pollué. 
Théâtre La Bruyère, 5 rue La Bruyère, Paris 9ème, du mardi au samedi 21h, matinée samedi à 15h30. Réservations : 01 48 74 76 99.

02 mars 2016

Le Chant des coquelicots

Mise en scène : Muriel Corbel et Bernard Colin ; avec : Karine Mazel-Noury et Pierre Deschamps.

Des histoires de guerre bien évidemment, des histoires de France, une histoire d’homme et de femme qui ont quoi donc à faire ensemble, à part… une pièce qui n’a rien d’autre de mieux que d’être donnée une fois par semaine, soit le lundi jour de la lune. La comédienne est en robe écarlate, son partenaire en chemise blanche et pantalon neutre tout-à-fait comme il faut. Et puis leurs façons de raconter, de se raconter, d’envisager la vie à une époque où elle était peu prévisible, voyez guerres ou simples conflits. Lui et Elle, Elle et Lui évoluent de façon si intelligente et si attendrissante qu’on se demande quels si bons maîtres ils ont pu avoir. Est-ce qu’ils dansent ? Non, pas vraiment, c’est mieux encore : ils évoluent de telle sorte que les spectateurs sourient tant ils sont ravis et émus. Vous avez compris que le chant était un champ, et que les jeux de mots ne sont pas de simples formules. Plus les comédiens se parlent plus leurs voix se font chaleureuses, plus la dame nous séduit plus son partenaire nous convainc. Cette petite odyssée nous tourneboule tellement les rapports entre Lui et Elle deviennent fraternels. On n’a pas envie d’imaginer qu’il puisse y avoir une fin. Coquelicot ou cocorico vrai chant du coq ? Allez adorer, pardon admirer ce couple idéal.
Théâtre les Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris 1er. Jusqu'au 18 avril, le lundi à 19h30. Réservations: 01 42 36 00 50.

28 février 2016

Dialogues d’exilés, de Bertolt Brecht

Mise en scène : Olivier Mellor, avec : Olivier Mellor, Stephen Szekely, Séverin Jeanniard, Romain Dubuis, Cyril Schmidt.

Dans cette salle Paradis où l’on se sent si bien parce qu’infiniment proches de la scène et carrément dans les bras des comédiens, un couple d’exilés trépidant et leurs camarades jouent tous d’instruments divers. Ce qu’ils se disent et ce qu’ils nous confient? On ne peut pas vous le raconter, c’est de la pseudo-métaphysique, des radotages plus que surréalistes, du bon sens violent mais toujours jubilatoire. Les deux personnages principaux ne le sont que très sporadiquement, tant sont présents leurs camarades qui leur donnent la réplique en permanence, et chantent… lorsqu’ils ne boivent pas de cette bière tirée des tonneaux posés çà et là sur la scène. Ah ! ces Germains à l’esprit si pratique et qui ne s’embarrassent pas de convenances alambiquées. Nos deux partenaires débattent de la vie, de la mort, d’un certain Adolf qui les turlupine eux et leurs familles. On reviendrait à une certaine case-départ parce que la philosophie, Dieu soit loué, n’est au bout du compte que cela.
Le rythme du spectacle est mieux que parfait, les déplacements souvent très rapides ce qui fait que le public en hoquète de rire. Vous avez dit : théâtre musical, quelle invention géniale ! L’un des deux dialogueurs empoigne aussi un micro et caricature ces chanteurs de rock que nous avons tant aimés et qui sont aujourd’hui arrière-grand-pères. Que dire de l’épisode où ils portent tous sur la tête des calots en papier du genre séance de bizutage ? Cependant le (ou les) message(s) passe(nt). Nous sommes heureux que ce spectacle donné pour la première fois il y a presque une demi-douzaine d’années ait rebondi de cette façon et atterri au Lucernaire où il faut que vous fonciez avec vos enfants, petits-enfants et leurs camarades de classe et autres copains et copines. Dites-leur aussi que « L’homme est bon, mais le veau est meilleur » selon Bertolt ! A votre tour de les voir ahuris et ravis.
Théâtre Le Lucernaire ; 53, rue Notre-Dame-des-Champs, Paris 6ème ; du mardi au samedi à 21 heures. Réservations : 01 45 44 57 34 et lucernaire.fr.

23 février 2016

Le joueur d’échecs, de Stefan Zweig

Mise en scène d’Yves Kerbout ; Interprétation : André Salzet. 
Le plateau est quasiment vide et il n’y a pas de décor, seulement un rideau de fond noir. A cour une chaise sur laquelle est assis un homme en costume gris. Il a une cigarette à la main : forcément puisqu’il est dans le fumoir de ce paquebot qui vient de quitter New York pour l’emmener à Los Angeles. Le navire sera évoqué par de simples lumières rondes projetées sur la toile de fond. L’homme va rencontrer celui qui deviendra son partenaire, son ami peut-être - ou ennemi – en tout cas alter ego, voire plus encore le temps d’un voyage qui n’en finirait plus si Zweig avait décidé de survivre pour de bon. Le comédien s’est levé et éteint sa cigarette. Il a accroché sa veste au dos de la chaise. Seul en scène il devient tous les personnages qu’il a rencontrés à bord de ce navire. Ce qui nous vaut une série de performances, de tons, d’accents, de gesticulations jamais intempestives ni théâtrales. Pas de bruitages, ni d’effets spéciaux, pas de tempêtes ni même de vagues. Nous nous enfonçons dans le for(t) intérieur de cet auteur aussi autrichien qu’un certain Adolf mais dont la judaïté de l’un va terriblement souffrir de la criminalité de l’autre. Donc nazisme avec emprisonnements et tortures aussi morales que physiques. Tout défile et la voix du comédien les anesthésierait presque. Mais pas pour nous : nous avons été subjuguée par ce comédien qui joue la pièce depuis combien d’années déjà ? et qui sorti de scène avoue n’avoir jamais joué aux échecs. Peut-être préférait-il le jeu de dames ? Stefan Zweig s’est supprimé, comme vous le savez, mais il reste bien installé dans notre mémoire et dans notre cœur, et André Salzet le sait et en joue. 
Théâtre Le Lucernaire, jusqu’au 13 mars. Du mardi au samedi à 19 heures, et le dimanche à 15 heures. Réservations : 01 45 44 57 34 et lucernaire.fr.

18 février 2016

Jean- Paul II - Antoine Vitez, rencontre à Castel Gandolfo

De Jean-Philippe Mestre. Mise en scène de Pascal Vitiello ; avec Bernard Lanneau et Michel Bompoil.
Comme toujours au théâtre La Bruyère on entend passer le métro et curieusement ce bruit nous rassure car c’est celui de la vie, du sang qui circule, d’un cœur qui bat. Irrégulièrement certes, mais pourquoi pas ? Celui de notre pape polonais a bien failli s’arrêter de battre un certain 13 mai 1981 le jour de l’attentat dont il a été victime. Sur le plateau un écran géant sert de toile de fond sur laquelle apparaissent des lumières pâles, bleutées ou rosées. Le pape en blanc, comme il se doit, a des souliers rouges-cœur. Lui et son partenaire (Antoine Vitez en costume cravate) marchent, se rejoignent presque, arpentent la scène. On entend le chant des cigales, tendre contre-point du martèlement du métro devenu presque aimable. Les propos du pape montent en puissance, tandis que ceux de Vitez tournent en rond et il en vient à ôter ses lunettes devenues embuées. Il proclame qu’il est communiste et athée, donc intelligent et généreux. Les paroles du pape sont celles-là même qui ont été enregistrées en juillet 1988 lors de l’entretien qui a suivi une représentation privée de la Comédie Française à Castel Gandolfo. Ces nombreuses réflexions furent enregistrées par Jean-Philippe Mestre. Il lui vint alors l’idée à propos de l’échange entre le pape et Vitez, de se replonger dans l’œuvre écrite de chacun et d’imaginer un dialogue virtuel. Les répliques appartiennent donc bien aux deux protagonistes, mais « recomposées », permettant une confrontation sur différents sujets tels le Théâtre, l’Acteur, le Pouvoir, la Science, le Communisme, l’Église…
Jean-Paul II est joué par Bernard Lanneau, Vitez par Michel Bompoil. Ils sont excellents, allez les voir !
Théâtre La Bruyère, 5 rue La Bruyère, Paris 9ème. Du mardi au vendredi à 19h ; samedi à 18h. Réservations : 01 48 74 76 99.

05 février 2016

Le portrait de Dorian Gray

D’après le roman d’Oscar Wilde ; adaptation et mise en scène de Thomas Le Douarec. Avec une distribution quasiment double, donc alternante : mais un seul personnage féminin qui incarne successivement dames ou demoiselles : avec Arnaud Denis ou Valentin de Carbonnières, Lucile Marquis ou Caroline Devismes, Fabrice Scott et Thomas Le Douarec.

Tout a été dit sur ce roman publié en 1890, époque où on ne parlait pas encore d’immaturité affective et de perversité narcissique. Jean Cocteau fasciné par les personnages surtout masculins, en a fait l’éloge, et tant d’autres auteurs également. Nous comprenons pourquoi : il y est question de dédoublement de personnalité pour cause d’immaturité affective, dirait-on aujourd’hui où tout est si rapidement cadré, recensé, pour qu’on puisse passer à autre chose. Quel signe des temps… amitiés sulfureuses, rivalités, parcours suicidaires, amours condamnables parce qu’immorales ; on se souvient que Wilde fut emprisonné pour avoir tout avoué. Chère époque tellement victorienne, God bless la reine ! Grâce à Thomas Le Douarec, dont la mise en scène est simple mais fignolée sur le plateau du Théâtre Rouge du Lucernaire nous replongeons dans une tranche d’humanité perçue bien différemment aujourd’hui. Et puis vous allez relire le roman de Wilde, à qui tant d’Oscars ont été décernés aux adaptations cinématographiques qu’il a suscité aux siècles suivants. Mais Dieu continue de garder la reine !
Théâtre du Lucernaire, jusqu’au 3 avril. Du mardi au samedi à 20h30 et dimanche à 17h00. Réservations : 01 45 44 57 34 et lucernaire.fr.

28 janvier 2016

Entretien avec le Professeur Y., de Louis-Ferdinand Céline

Adaptation : Jean Rougerie. Mise en scène : Rémy Oppert. Avec Jack Galbon et Rémy Oppert.

L’entretien se déroule en ville dans un square dont le nom est affiché sur une plaque posée sur un mur au centre du plateau. Des sièges pliants sont ici et là. Deux messieurs s’y assoient régulièrement pour marquer un temps et se reposer probablement. Du moins pour celui qui se raconte et nous raconte le monde, son aversion et son mépris de ceux qui, comme lui, sont destinés ou assignés à y séjourner pendant des décennies. Nous nous souvenons alors de la première épouse de Louis-Ferdinand, alias ce bon docteur Destouches, et mère de ces enfants, que nous avons personnellement rencontrée et que nous avons entendue dire sèchement : « Ne me parlez plus de cet individu ». Parlons-en donc.
Rémy Oppert est un Céline sidérant qui jongle avec les mots, les charge, les décharge, les recharge, les fait couler, décoller, reculer. Époustouflant ! Certes, ce docteur-là avait tout exploré, trituré, tripoté, tenté de remettre en place. Suffit ! Oui, mais avec Rémy Oppert, ça opère. Pardon pour ce mauvais jeu de mots, aux senteurs médicales.
Son partenaire n’est qu’un simple faire-valoir. S’en rend-il compte ? Ou l’a-t-il vraiment voulu ? A vrai dire, de quoi parlent-ils au juste ? Sous un vernis un tantinet doctoral, la teneur de l’entretien nous semble manquer de profondeur, et Céline paraît en avoir conscience. Ayant tout vu, tout senti, tout tâté, tout reniflé, Louis-Ferdinand s’épanche sans vergogne et sans retenue dans une évocatrice logorrhée diarrhéique peu susceptible de porter l’âme vers des sommets. On a continuellement l’impression d’être enfermé dans des sciences naturelles, alors que la notoriété du personnage aurait pu laisser penser que… mais à vous de voir et de juger cet excellent moment de théâtre.
Théâtre du Nord-Ouest, 13 rue du Fbg Montmartre Paris IXeme. A 20h45 les 5, 22, 26, 27, 29 février. A 19h les 14 et 20 février. Réservation : 01.47.70.32.75.

08 janvier 2016

Chat en poche, de Georges Feydeau.

Mise en scène Anne-Marie Lazarini ; avec Jacques Bondoux, Cédric Colas, Giulia Deline, David Fernandez, Frédérique Lazarini, Sylvie Pascaud, Dimitri Radochévitch.

D’emblée ça bascule puisque le plancher est de guingois et tout le reste à l’avenant. Ravissants fauteuils cocasses aux couleurs du genre de celles choisies par des gamins maniant leurs premiers crayons de couleur, mais aussi cette table aux pieds style Louis XV pour conférence au Palais de l’Elysée. Des portes de sortie subreptices à la dizaine faisant que les personnages peuvent être là sans y être, et entendre ce qui ne leur est pas forcément destiné. Itou quant aux fausses-portes vous permettant de passer à l’arrière-arrière-plan, dans la coulisse où tout se trame. L’intrigue ? Y en a-t-il une, et est-ce une pièce ou un capharnaüm de sketches délirants ? Drôleries et entourloupes, mais de très bons comédiens au service d’un texte-prétexte du genre festival de canulars… quant aux canards il y en a au moins un sur la scène, vrai-faux, comme tout le reste.

Théâtre Artistic Athévains : mardi à 20h00 ; mercredi et jeudi à 19h00 ; vendredi et samedi à 20h30 ; samedi 16h00 ; dimanche à 15h00. Réservations : 01 43 56 38 32.