28 février 2016

Dialogues d’exilés, de Bertolt Brecht

Mise en scène : Olivier Mellor, avec : Olivier Mellor, Stephen Szekely, Séverin Jeanniard, Romain Dubuis, Cyril Schmidt.

Dans cette salle Paradis où l’on se sent si bien parce qu’infiniment proches de la scène et carrément dans les bras des comédiens, un couple d’exilés trépidant et leurs camarades jouent tous d’instruments divers. Ce qu’ils se disent et ce qu’ils nous confient? On ne peut pas vous le raconter, c’est de la pseudo-métaphysique, des radotages plus que surréalistes, du bon sens violent mais toujours jubilatoire. Les deux personnages principaux ne le sont que très sporadiquement, tant sont présents leurs camarades qui leur donnent la réplique en permanence, et chantent… lorsqu’ils ne boivent pas de cette bière tirée des tonneaux posés çà et là sur la scène. Ah ! ces Germains à l’esprit si pratique et qui ne s’embarrassent pas de convenances alambiquées. Nos deux partenaires débattent de la vie, de la mort, d’un certain Adolf qui les turlupine eux et leurs familles. On reviendrait à une certaine case-départ parce que la philosophie, Dieu soit loué, n’est au bout du compte que cela.
Le rythme du spectacle est mieux que parfait, les déplacements souvent très rapides ce qui fait que le public en hoquète de rire. Vous avez dit : théâtre musical, quelle invention géniale ! L’un des deux dialogueurs empoigne aussi un micro et caricature ces chanteurs de rock que nous avons tant aimés et qui sont aujourd’hui arrière-grand-pères. Que dire de l’épisode où ils portent tous sur la tête des calots en papier du genre séance de bizutage ? Cependant le (ou les) message(s) passe(nt). Nous sommes heureux que ce spectacle donné pour la première fois il y a presque une demi-douzaine d’années ait rebondi de cette façon et atterri au Lucernaire où il faut que vous fonciez avec vos enfants, petits-enfants et leurs camarades de classe et autres copains et copines. Dites-leur aussi que « L’homme est bon, mais le veau est meilleur » selon Bertolt ! A votre tour de les voir ahuris et ravis.
Théâtre Le Lucernaire ; 53, rue Notre-Dame-des-Champs, Paris 6ème ; du mardi au samedi à 21 heures. Réservations : 01 45 44 57 34 et lucernaire.fr.

23 février 2016

Le joueur d’échecs, de Stefan Zweig

Mise en scène d’Yves Kerbout ; Interprétation : André Salzet. 
Le plateau est quasiment vide et il n’y a pas de décor, seulement un rideau de fond noir. A cour une chaise sur laquelle est assis un homme en costume gris. Il a une cigarette à la main : forcément puisqu’il est dans le fumoir de ce paquebot qui vient de quitter New York pour l’emmener à Los Angeles. Le navire sera évoqué par de simples lumières rondes projetées sur la toile de fond. L’homme va rencontrer celui qui deviendra son partenaire, son ami peut-être - ou ennemi – en tout cas alter ego, voire plus encore le temps d’un voyage qui n’en finirait plus si Zweig avait décidé de survivre pour de bon. Le comédien s’est levé et éteint sa cigarette. Il a accroché sa veste au dos de la chaise. Seul en scène il devient tous les personnages qu’il a rencontrés à bord de ce navire. Ce qui nous vaut une série de performances, de tons, d’accents, de gesticulations jamais intempestives ni théâtrales. Pas de bruitages, ni d’effets spéciaux, pas de tempêtes ni même de vagues. Nous nous enfonçons dans le for(t) intérieur de cet auteur aussi autrichien qu’un certain Adolf mais dont la judaïté de l’un va terriblement souffrir de la criminalité de l’autre. Donc nazisme avec emprisonnements et tortures aussi morales que physiques. Tout défile et la voix du comédien les anesthésierait presque. Mais pas pour nous : nous avons été subjuguée par ce comédien qui joue la pièce depuis combien d’années déjà ? et qui sorti de scène avoue n’avoir jamais joué aux échecs. Peut-être préférait-il le jeu de dames ? Stefan Zweig s’est supprimé, comme vous le savez, mais il reste bien installé dans notre mémoire et dans notre cœur, et André Salzet le sait et en joue. 
Théâtre Le Lucernaire, jusqu’au 13 mars. Du mardi au samedi à 19 heures, et le dimanche à 15 heures. Réservations : 01 45 44 57 34 et lucernaire.fr.

18 février 2016

Jean- Paul II - Antoine Vitez, rencontre à Castel Gandolfo

De Jean-Philippe Mestre. Mise en scène de Pascal Vitiello ; avec Bernard Lanneau et Michel Bompoil.
Comme toujours au théâtre La Bruyère on entend passer le métro et curieusement ce bruit nous rassure car c’est celui de la vie, du sang qui circule, d’un cœur qui bat. Irrégulièrement certes, mais pourquoi pas ? Celui de notre pape polonais a bien failli s’arrêter de battre un certain 13 mai 1981 le jour de l’attentat dont il a été victime. Sur le plateau un écran géant sert de toile de fond sur laquelle apparaissent des lumières pâles, bleutées ou rosées. Le pape en blanc, comme il se doit, a des souliers rouges-cœur. Lui et son partenaire (Antoine Vitez en costume cravate) marchent, se rejoignent presque, arpentent la scène. On entend le chant des cigales, tendre contre-point du martèlement du métro devenu presque aimable. Les propos du pape montent en puissance, tandis que ceux de Vitez tournent en rond et il en vient à ôter ses lunettes devenues embuées. Il proclame qu’il est communiste et athée, donc intelligent et généreux. Les paroles du pape sont celles-là même qui ont été enregistrées en juillet 1988 lors de l’entretien qui a suivi une représentation privée de la Comédie Française à Castel Gandolfo. Ces nombreuses réflexions furent enregistrées par Jean-Philippe Mestre. Il lui vint alors l’idée à propos de l’échange entre le pape et Vitez, de se replonger dans l’œuvre écrite de chacun et d’imaginer un dialogue virtuel. Les répliques appartiennent donc bien aux deux protagonistes, mais « recomposées », permettant une confrontation sur différents sujets tels le Théâtre, l’Acteur, le Pouvoir, la Science, le Communisme, l’Église…
Jean-Paul II est joué par Bernard Lanneau, Vitez par Michel Bompoil. Ils sont excellents, allez les voir !
Théâtre La Bruyère, 5 rue La Bruyère, Paris 9ème. Du mardi au vendredi à 19h ; samedi à 18h. Réservations : 01 48 74 76 99.

05 février 2016

Le portrait de Dorian Gray

D’après le roman d’Oscar Wilde ; adaptation et mise en scène de Thomas Le Douarec. Avec une distribution quasiment double, donc alternante : mais un seul personnage féminin qui incarne successivement dames ou demoiselles : avec Arnaud Denis ou Valentin de Carbonnières, Lucile Marquis ou Caroline Devismes, Fabrice Scott et Thomas Le Douarec.

Tout a été dit sur ce roman publié en 1890, époque où on ne parlait pas encore d’immaturité affective et de perversité narcissique. Jean Cocteau fasciné par les personnages surtout masculins, en a fait l’éloge, et tant d’autres auteurs également. Nous comprenons pourquoi : il y est question de dédoublement de personnalité pour cause d’immaturité affective, dirait-on aujourd’hui où tout est si rapidement cadré, recensé, pour qu’on puisse passer à autre chose. Quel signe des temps… amitiés sulfureuses, rivalités, parcours suicidaires, amours condamnables parce qu’immorales ; on se souvient que Wilde fut emprisonné pour avoir tout avoué. Chère époque tellement victorienne, God bless la reine ! Grâce à Thomas Le Douarec, dont la mise en scène est simple mais fignolée sur le plateau du Théâtre Rouge du Lucernaire nous replongeons dans une tranche d’humanité perçue bien différemment aujourd’hui. Et puis vous allez relire le roman de Wilde, à qui tant d’Oscars ont été décernés aux adaptations cinématographiques qu’il a suscité aux siècles suivants. Mais Dieu continue de garder la reine !
Théâtre du Lucernaire, jusqu’au 3 avril. Du mardi au samedi à 20h30 et dimanche à 17h00. Réservations : 01 45 44 57 34 et lucernaire.fr.